
La période s’étalant de mars à fin mai représente la haute saison de la tonte, une prestation alliant à la fois rapidité et minutie. | N. desarzens
Une symphonie de bêlements nous accueille une fois la porte de la grange franchie. Une cadence régulière, occasionnellement surplombée par le bruit émanant de rasoirs électriques. Il est 10h, et cela fait déjà trois heures que Cyril Chevalley et Eliane Haldimann sont à pied d’œuvre sur leur plateau de tonte.
Un exercice périlleux, car un tondeur inattentif risquerait de blesser mortellement l’animal avec ses lames. D’où une concentration à toute épreuve sur la contention de la bête, afin qu’elle se sente bien et évite tout mouvement inopportun. La rapidité est un autre facteur important, afin d’abréger au maximum ce moment de stress, et pour que la brebis retrouve rapidement son troupeau. Courbée en deux, Eliane nous souffle qu’il faut non seulement une «bonne souplesse», mais aussi une «résistance physique et mentale» pour tondre les moutons.
À peine une brebis déshabillée que l’éleveur Julien Vieux amène la suivante. «La tonte représente toujours un moment de tensions pour les animaux, mais aussi pour nous», glisse-t-il.
L’après-midi, les tondeurs devront filer en Veveyse pour s’occuper de deux autres troupeaux. «Cette période très intense s’étend jusqu’à la fin mai», explique Cyril Chevalley, avant d’éteindre sa tondeuse pour prendre une petite pause et s’étirer le bas du dos. En cette matinée, le duo doit raccourcir le pelage d’une centaine de brebis (à traire et allaitantes). «Un jour de tonte équivaut à un semi-marathon!», poursuit Cyril Chevalley. «D’où sa forme semi-olympique», réplique Julien Vieux dans un éclat de rire.
Une toison dévalorisée
Propriétaires de ce troupeau, Julien Vieux et Rebecca Cantin font appel à des tondeurs professionnels deux fois par an, «pour des questions de bien-être et de propreté». Une fois les brebis délestées de leur toison, que devient la laine? «L’année passée, nous l’avons amenée à la Landi d’Aigle (ndlr: une collecte organisée par le syndicat du petit bétail du Bas-Valais), pour qu’elle soit utilisée comme isolant, détaille la bergère. Mais elle n’est pas bien rémunérée.»
Ce printemps, la laine de leurs brebis devra d’ailleurs être stockée jusqu’à la prochaine date de ramassage, la date de tonte ayant malheureusement dépassé le délai de ramassage au point de collecte. Pourquoi le faire encore maintenant alors que cette matière ne pourra pas être valorisée? Les éleveurs sont tenus par la loi de tondre régulièrement leurs moutons, nous informe Hannes Jörg, de la Fédération suisse d’élevage ovin. «La laine non tondue peut causer d’importantes souffrances et des risques sanitaires considérables.»
La tonte d’une toison coûte entre 4 et 8 francs par bête, alors que la laine (entre 3 et 6 kilos par année par mouton) peut être achetée seulement 1 franc le kilo en moyenne. «Pour les éleveurs, cela signifie un manque de considération pour leur travail et pour la laine. C’est un travail à perte», confirme l’Association de la Filature de l’Avançon. Cette structure de collecte vaudoise située sur la commune de Bex déplore que la laine n’ait «aucune valeur dans un pays comme le nôtre, dans un contexte de mondialisation économique, et de consommation effrénée».
En Suisse, la majeure partie de la laine est livrée à ces points de collectes régionaux. «En 2024, par exemple, Swisswool (ndlr: organisme principal de valorisation dans notre pays) a récolté 213 tonnes de laine brute», détaille Hannes Jörg. Elle est ensuite lavée, majoritairement à l’étranger, car il n’existe plus d’importantes usines de lavage en Suisse. La matière peut ensuite être valorisée dans des utilisations textiles, dans la literie, ou comme matière d’isolation des bâtiments (voir encadré).
De retour dans la grange de Bex, une fois le jus d’orange et le fromage de brebis engloutis, la pause est finie. Le duo réenclenche ses rasoirs. Une petite montagne duveteuse continue de s’élever derrière leur plateau de tonte. Une fois débarrassées de leur robe, les brebis s’empressent de retrouver leurs petits. Leur prochain rendez-vous coiffeur est fixé à l’automne, de retour d’estive.

Eliane Haldimann, qui accompagne Cyril Chevalley lors de ce reportage, vit sa première saison de tonte. Ancienne paysagiste, cette bergère se forme pour avoir un regard global sur l’animal, de la garde à l’agnelage, jusqu’au soin du pelage. Un métier physique, qui a son lot de coups de sabots, à en croire l’hématome naissant sur son menton. En Suisse, la formation est principalement proposée sous forme de stages. Avec trois professionnels, la Romandie manque de main-d’œuvre, surtout au pic de la saison, au printemps. «Le reste de l’année, je parviens à me débrouiller seul», confirme Cyril Chevalley. Cet ancien mécanicien automobile s’est formé en 2013 avec Olivier Grobéty à Château-d’Œx. Il s’est ensuite perfectionné en France, auprès de l’Association des tondeurs de moutons, qui propose des cours pour débutants et de perfectionnement chaque année. «La nouvelle s’est ensuite vite répandue, et j’ai reçu énormément de sollicitations d’éleveurs dans la région.»

Selon les derniers chiffres de l’Office fédéral de l’agriculture (mars 2026), la Suisse dénombre 445’951 moutons; à préciser que les cantons romands abritent environ 20% du cheptel helvétique. Or, le fruit de la tonte, soit environ 3 à 6 kg de laine par bête chaque année, est aujourd’hui mal considéré. Créée fin 2025 à La Sarraz (VD), la Fédération suisse de la laine vise justement à structurer la filière, et éviter le gaspillage. Dans la région, Lea Megali, éleveuse de moutons aux Monts-de-Corsier, commercialise la laine non lavée de ses brebis comme paillage pour les jardins privés, offrant une alternative naturelle et locale aux produits industriels. À Sierre, l’Association Woolis, fondée en 2022, compte agir à chaque étape de valorisation (tri, lavage, cardage, feutrage et filage). Davantage d’initiatives sont à trouver outre-Sarine, telles que Fiwo (TG) ou Wollbaron (SG) qui achètent de la laine pour en produire des isolants, des produits de literie et autres accessoires divers. Établie depuis 1959 à Huttwil (BE), Wollspinnerei Huttwil AG est la seule filature industrielle de Suisse capable de laver la laine à l’échelle moyenne.
