
Le Toxic Tour de jeudi 21 mai va se terminer ici, sur le site des Mangettes, ancienne décharge non assainie transformée en espace de loisirs. | C. David
Marcher là où les polluants ont laissé leur empreinte. C’est le pari du premier «Toxic Tour» prévu ce jeudi 21 mai à Monthey. Plutôt qu’une conférence en salle, les participants sont invités à parcourir à pied les lieux marqués par l’histoire industrielle de la ville. Tout l’enjeu consiste à rendre tangibles ces contaminations qui ne le sont pas toujours.
«Une pollution peut être invisible, mais pas sans effets», rappelle Carole Morisod, présidente de l’Association Chablair et députée vice-présidente de la commission Santé, Affaire sociale et Intégration (SAI). Quatre balades de ce type sont prévues en Suisse romande.
«Le fait de cheminer ensemble sur le terrain apporte un autre regard», souligne Carole Morisod. Pour Nolwenn Bühler, anthropologue des sciences et des technologies à l’Université de Lausanne (UNIL), ces parcours rendent «sensibles et palpables» ces questions scientifiques complexes en les ancrant dans le territoire. À leurs côtés interviendra encore une toxicologue. Les trois intervenantes croiseront leurs regards pour relier données scientifiques, vécu du terrain et enjeux sociaux.
Le parcours suit un fil conducteur: départ du site industriel, soit le lieu à l’origine des pollutions, puis direction la station d’épuration – lieu de traitement et de diffusion des polluants – avant de s’arrêter au parc et à l’étang des Mangettes, ancienne décharge chimique communale reconvertie en espace de loisirs.
Héritage toxique
«Toxic» est un projet de médiation scientifique financé par le Fonds national suisse de recherche scientifique, visant à faire dialoguer la population et les scientifiques autour des enjeux liés à la pollution. Comment gérer cet héritage? Comment agir individuellement et collectivement contre ces contaminations environnementales? Autant de questions auxquelles les intervenantes essaieront de répondre.
«En Suisse, on a l’impression que ça ne nous concerne pas. On a cette image de carte postale, alors que les polluants sont partout, des corps humains, aux sols jusqu’à l’eau», note l’anthropologue. Elle évoque notamment le concept de la «production d’ignorance», mais aussi du «confort de l’ignorance». «On entretient collectivement une forme de déni, parce qu’on préfère minimiser l’ampleur d’une contamination quand on ne sait pas comment agir et qu’on est attaché au lieu.»
Pour ce tour, l’UNIL et Unisanté ont notamment fait appel à l’Association Chablair. Fondée en 2005, à la suite d’importants dégagements de fumées noires survenus, l’association milite pour un environnement sain dans le Chablais. Avec près d’une centaine de membres actifs, l’association se veut être la porte-parole de la population, notamment par rapport au site des Mangettes, ultime étape du Toxic Tour.
Une décharge devenue place de jeux
Au bord de l’étang, le contraste est saisissant entre cadre bucolique et pollution persistante. L’anthropologue évoque un décalage entre ce que l’on voit – un lieu sain et écologique, pour se faire du bien – et ce qu’il en est – l’eau est impropre à la baignade, les poissons ne peuvent pas être consommés, et les sols sont fortement pollués. «C’est un non-sens. On essaie de faire joli, mais on cache un site très pollué. Depuis 2006, cette décharge est classée au niveau cantonal comme site pollué à assainir, mais rien n’a été fait. Ça fait 20 ans que ça dure, personne ne veut payer!», s’insurge la présidente de l’association. Chablair demande l’assainissement total de la décharge et la fermeture au public, évoquant des dépassements de normes liés notamment au mercure, à la dioxine, ou aux PFAS et aux concentrations importantes de benzidine, de pesticides, de bisphénol A ou de chlorure de vinyle.
Elle pointe notamment la proximité avec des jardins familiaux. «La Commune a adressé un courrier aux propriétaires qui préconise de laver les légumes, de ne pas laisser les enfants jouer avec la terre, ne pas consommer les œufs… C’est inquiétant, c’est une question de santé publique», insiste Carole Morisod. L’affaire des pollutions de l’eau au triazole, actuellement au cœur de l’actualité, n’échappera pas aux discussions. Chablair réclame des contrôles inopinés à la sortie des STEP industrielles.
Plus largement, notre dépendance aux dérivés du pétrole, omniprésents dans nos objets du quotidien, sera aussi abordée, tout autant que les moyens d’action pour réduire leurs impacts. Pour l’anthropologue des sciences, les questions environnementales peuvent créer un sentiment d’écrasement et de désengagement. L’ambition des Toxic Tours est justement de «réfléchir à un chemin de résistance, penser collectivement des voies de passage, et en faire une question politique et collective, pas seulement individuelle», conclut Nolwenn Bühler.
Plus d’infos:
Jeudi 21 mai, gare de Monthey, 18h-20h – Inscription recommandée:
wp.unil.ch/toxic/toxic-tours/
