
La source de Fontanney alimente à 70% le réseau d’eau potable de la ville d’Aigle. | R. Brousoz
Il fait bon frais dans la caverne qui abrite la source de Fontanney, sur les hauteurs d’Aigle. Mais que l’on ne s’y trompe pas: malgré le vacarme causé par ce ruisseau cheminant au cœur de la roche, la principale arrivée d’eau potable de la ville – 70% de la consommation – est en petite forme. «La situation est parlante… D’habitude ça ruisselle de tous les côtés», dit Damien Hediger, chef du Service technique.
Avec les canicules à répétition et le manque criant de pluie, la précieuse ressource, également captée à la source de Fontaines Claires, est sous tension. «Au début du mois de juillet, la production totale était de 7’000 litres par minute, note le responsable. Aujourd’hui (ndlr: 30 juillet), nous en sommes à 4’000 litres.» Bien loin des quelque 10’000 litres affichés lorsque les sources sont au beau fixe.
Sans grands nuages à l’horizon, la Municipalité aiglonne a décidé voilà deux semaines de limiter l’arrosage des jardins, pelouses et vignes au «strict nécessaire» et durant la nuit. La population est également invitée à éviter les usages «non-essentiels» de l’eau. Laver sa voiture ou rafraîchir sa piscine? On s’en passera. Des mesures que la Commune n’est pas la seule à adopter dans la région, et qui pourraient devenir plus contraignantes si l’or bleu devait encore se raréfier.
Fontaines encore autorisées
Mais à ce stade, le message semble déjà passer. «Ces recommandations ont visiblement eu un impact», observe Damien Hediger, qui évoque une baisse de consommation au robinet d’environ 25%. «Les départs en vacances et les chantiers à l’arrêt y sont sans doute aussi pour quelque chose.»
Si la situation est à suivre de près, elle n’est, selon lui, pas aussi tendue qu’en 2022. Cette année-là, l’Exécutif avait décidé de couper une fontaine sur deux. «Une telle mesure a de nouveau été discutée, mais pour l’heure la Municipalité a choisi de ne pas les fermer. En pleine saison touristique, ce sont des points d’eau qui permettent de se rafraîchir.»
La nappe phréatique? Oui, mais…
Et pour abreuver ses plus de 11’000 habitants en cas de coup dur, le chef-lieu a encore une botte secrète: le puits de la Mêlée, qui pompe l’eau dans la nappe phréatique proche du Rhône. «Mais la concession s’arrêtera en 2035 en raison du projet de correction du fleuve», souligne le chef de service. Une réserve de secours qui, de toute manière, n’est pas viable au vu des problèmes de pollution. En début d’année, l’autre puits aiglon du secteur a dû être fermé après la détection de triazole provenant du site chimique de Monthey.
Pour la Ville, le salut en période de sécheresse devrait notamment passer par la mutualisation de la ressource avec ses voisines chablaisiennes. Aigle étudie ainsi la possibilité de se raccorder avec Roche, qui «dispose d’eau en abondance», relevait l’Exécutif dans une communication faite en avril dernier.
Une leçon bien retenue
À l’été 2022, la situation avait également été précaire dans les tuyaux de Blonay-Saint-Légier. Des restrictions instaurées avaient duré plus de trois mois, à tel point que la piscine scolaire de Clos-Béguin n’avait pas pu être remplie après son entretien estival. Qu’en est-il actuellement? «Les sources baissent jour après jour, mais nous ne sommes pas au bord du précipice», rassure Jacques Chevaley, le nouveau municipal chargé de ce dicastère. «Nous bénéficions également des apports normaux venus du Pays-d’Enhaut et du SIGE», ajoute-t-il.
À ce stade, la Commune de la Riviera a, elle aussi, émis des recommandations à ses habitants, les invitant à ne pas gaspiller cette ressource. Faut-il toutefois craindre de retomber dans un cas similaire à celui d’il y a quatre ans? «Cette expérience a servi de leçon, répond le nouvel élu. Des travaux comme des couplages et des liaisons supplémentaires ont été réalisés, ce qui nous met à l’abri de crises profondes. Toutefois, si lors des prochaines semaines les sources continuaient à baisser et que les apports extérieurs devaient s’arrêter, nous pourrions instaurer des interdictions.»
Pour le futur, Blonay-Saint-Légier mise notamment sur la recherche et la mise en service de nouveaux captages. Et là, les yeux se tournent vers la montagne. Ces dernières années, des forages verticaux ont été réalisés dans le massif des Pléiades (voir encadré). D’après les résultats, l’eau s’y trouve en abondance. Il faut à présent l’extraire.
Des sécheresses qui interpellent
Le Service intercommunal de gestion (SIGE), qui alimente plus de 75’000 personnes sur huit communes de la Riviera ainsi qu’au Bouveret, a lui aussi les yeux rivés sur sa trentaine de sources, dont le débit baisse constamment. «Il n’y a pas lieu de céder à l’inquiétude, mais la situation appelle à la vigilance», indique sa directrice Danila Aimone.
Cette dernière le souligne: les sécheresses n’ont plus rien d’inédit. «Les précédents de 2003, 2022 et 2024 nous ont permis d’établir une procédure progressive, afin d’agir suffisamment tôt. Toutefois, la situation actuelle doit nous interpeller, car les épisodes se répètent à des intervalles relativement courts. Les économies d’eau doivent progressivement devenir une habitude collective.»
Outre l’appel à tout un chacun à faire attention à sa consommation, le SIGE a décrété des mesures pour Montreux, Veytaux et Le Bouveret. L’arrosage des parcelles communales doit y être limité au strict minimum et certaines fontaines pourraient être fermées si nécessaire.
Et le lac dans tout ça?
Des sources qui faiblissent donc, mais un lac qui reste bien plein. Sur la Riviera, le Léman peut-il prendre le relais si besoin? En 2025, son eau a fourni 8,4% de l’or bleu distribué par le SIGE. «Il est une ressource complémentaire importante, explique Danila Aimone. Sa contribution peut être augmentée dans certaines limites, mais il ne peut pas remplacer intégralement les sources.» En cause, selon elle, la «configuration hydraulique du réseau». Sans compter que la pollution au 1,2,4-triazole contraint le SIGE à mêler l’eau du lac avec celle des sources (voir édition 262, 15 juillet 2026).
Et la directrice de conclure: «La sobriété de la consommation reste indispensable afin de garder une marge suffisante pour les besoins essentiels et la défense incendie.»

Damien Hediger, chef du Service technique d’Aigle

Ancien professeur à l’EPFL, l’hydrogéologue Aurèle Parriaux est engagé par différentes collectivités – dont la Commune de Blonay-Saint-Légier – pour les assister dans leur quête d’or bleu.
Selon vous, que doivent faire les communes pour mieux affronter le manque d’eau?
- Si elles sont à proximité de chaînes montagneuses, elles peuvent chercher de nouvelles ressources en profondeur. C’est notamment le cas aux Pléiades, où l’on fore un puits de 300 à 400 m. Ce sont des réservoirs naturels qui peuvent se reconstituer et que l’on peut utiliser comme des barrages. Au lieu de faire des captages au fil de l’eau, on gère un capital.
Ces travaux se chiffrent parfois en millions. Est-ce à la portée de toutes les Communes?
- Ce sont des projets qui s’amortissent sur des décennies, voire sur des siècles. Et puis il n’y a pas tellement d’autres perspectives. Faire de grandes adductions jusqu’au lac? Cela implique de traiter l’eau, de la pomper, ce qui dépendra des ressources énergétiques disponibles.
La Suisse a toujours été présentée comme le «château d’eau de l’Europe». Ce n’était finalement qu’un mythe?
- Non, c’est une réalité géologique. Seulement, nous devons nous adapter aux pluies d’orages, qui sont moins infiltrantes, et à l’évaporation qui est plus importante. Alors qu’avant on installait des tuyaux pour rejeter les eaux pluviales au lac, elles doivent être infiltrées au mieux dans le terrain. On peut également envisager de les stocker pour des usages futurs.
Comment voyez-vous l’avenir?
- Je suis assez optimiste, il n’y a pas de quoi paniquer. Pour peu qu’on empoigne les choses de manière large, scientifique et pas trop politique, on arrive à trouver des solutions. Par contre, avec tous les délais liés aux procédures, il faut entreprendre tôt.
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