À l’heure de la rentrée, ils sont un millier à faire l’école à la maison

Pour K-soul Cherix, «toute connaissance doit être liée à un vécu». Ici, Zak apprend à travailler un crâne d’animal.  | C. Dervey – 24 heures

Education alternative
Dans la région, comme sur l’ensemble du canton, de plus en plus de parents font le choix d’accompagner eux-mêmes les apprentissages de leurs enfants. Des familles nous expliquent pourquoi et comment.

Ils représentent encore moins de 1% des élèves vaudois (voir infographie), mais leur nombre augmente d’année en année. À l’heure où quelque 98’000 élèves de l’école obligatoire vaudoise ont repris le chemin de la salle de classe ce lundi, ils sont 938 à profiter d’un cadre d’enseignement un peu particulier: sans établissement scolaire et avec
leurs parents. 

Davantage dehors qu’à la maison

Priscillia Francey a fermé son magasin de fleurs il y a six ans pour donner l’école à la maison à son fils Seyvan, 11 ans aujourd’hui, à Fenalet-sur-Bex. «Il s’ennuyait à l’école et les allers-retours en bus entre Fenalet et Bex ne lui laissaient qu’un quart d’heure à midi. Il rentrait frustré et crevé. Mon mari a trouvé l’idée loufoque au départ. Aujourd’hui, on ne reviendrait pas en arrière. On a fait le même choix pour Cléo, notre fille de 9 ans.»

La maman a pris goût à pratiquer un enseignement partagé entre des leçons à domicile et des activités en extérieur. Car, paradoxalement, l’école à la maison se pratique le plus souvent dehors. «On fait grosso modo école le matin et des sorties l’après-midi.»

Là où Priscillia s’applique à coller au Plan d’étude romand, la référence pour les représentants de l’État qui effectuent des contrôles semestriels ou annuels, son voisin et ami K-soul Cherix fait tout le contraire. «Toute connaissance doit être liée à un vécu, explique l’artiste. La botanique? On va dans les pâturages apprendre le nom des fleurs. La géologie? On fait de l’escalade pour qu’il comprenne pourquoi il s’esquinte moins les doigts ici que là. C’est lui qui amène les sujets et je les alimente.»

Des activités en commun

À Corbeyrier, Robin Pittet, enseignant spécialisé, a trouvé trois bonnes raisons de pratiquer l’école à la maison pour Nolann (10 ans) et Manoé (8 ans), en attendant peut-être Isaline (6 ans). «Dès la 5e année, les enfants de Corbeyrier doivent descendre en plaine matin et après-midi avec les transports publics, ce qui implique de longues journées d’école. Ensuite, je suis en désaccord avec le côté normatif de l’école publique. Enfin, notre aîné a plus de facilité à rentrer dans les apprentissages lorsqu’ils s’ancrent dans les activités quotidiennes.»

Pendant deux ans, avec cinq autres familles de la région, les Pittet ont tenté l’expérience de la synergie: s’alterner pour la prise en charge des enfants deux autres jours pour un travail plus pointu sur les branches principales. Un modèle qui s’est révélé trop contraignant à coordonner. Désormais, chaque famille assume un enseignement de manière autonome.

Ces activités scolaires à domicile se doublent d’activités culturelles et sociales variées. Pour ce faire, comme d’autres parents faisant l’école à la maison dans la région, ils se tournent vers l’association CIEL: Chablais Instruire en Liberté, qui réunit
37 familles. «Tout est parti d’un groupe WhatsApp pour fédérer tous ces électrons libres, lance Jessica Rossier, de Saint-Triphon. Nous avons le souci d’offrir à nos enfants la proximité de gens de leur âge.»

Sa fille Lilly, 12 ans, lui en est reconnaissante. «Au début de l’école à la maison, j’avais juste peur d’être déconnectée de mes amis et de perdre tous les contacts, explique-t-elle en peaufinant son dessin de personnage manga. Au final, pas du tout. J’ai plein de nouveaux amis!»

Qui plus est, depuis deux ans qu’elle pratique, l’enfant «rebrille», selon le terme de sa maman, architecte d’intérieur. «Nos fils aînés avaient connu de graves problèmes à l’école, malgré tous les efforts que celle-ci a entrepris pour les aider. Mais quand Lilly a commencé
à prendre la même direction,
on a dit stop.» 

Depuis, une prof privée assure la base de français-maths-allemand durant quatre périodes par semaine, tandis que les parents complètent les fondements et assument l’histoire, la géo, le sport, l’art, etc. Le tout en parallèle de leur emploi.

Les regards en coin

Pour plusieurs parents qui pratiquent l’école à la maison, il a fallu concilier avec le regard des autres. Une autre maman explique: «Au début, c’était pénible. On disait à mes enfants que c’était interdit, qu’ils allaient être hors système, pas sociables, etc. On passait pour des catholiques qui ne veulent voir personne.»

Du reste, le souci de la sociabilisation est «LA» question qui leur revient inlassablement. «Nous vivons tout sauf reclus et on me dit souvent que mes enfants sont hyper sociables», soupire Priscillia Francey.

K-soul Cherix tire par contre «un grand coup de chapeau» à l’État de Vaud. «Moi, l’anarchiste, je trouve remarquable qu’il ait su faire preuve d’une intelligence absolue en laissant les parents choisir.» 

Robin Pittet abonde: «Le Canton offre un panel d’options entre l’école publique, qui a aussi ses avantages, la possibilité de se tourner vers des écoles privées ou encore la liberté de faire l’école à la maison. Et c’est ce que je souhaite à toutes les familles: qu’elles puissent faire leur choix en fonction de ce qui les appelle.»

Le Valais bien plus restrictif

A contrario, le Valais réserve essentiellement le droit de la pratiquer aux familles dont l’un des parents a une formation d’enseignant. Résultat: 21 élèves scolarisés à domicile sur environ 30’000 (0,07%).

Dans ce contexte, Vaud devient un Eldorado pour certains parents comme Sabine Pasche, à Collombey. «Mes filles et moi avons déposé nos papiers dans le canton de Vaud. Ceux de mon mari sont restés en Valais, à l’adresse de notre maison familiale.»

Selon l’Association Instruire en Liberté Vaud, des parents d’autres cantons ou de France font en revanche le choix
de s’installer définitivement
dans le canton.

Une autorisation nécessaire dès 2025 ?

Lors de sa conférence de presse de la rentrée, mercredi dernier, Frédéric Borloz, conseiller d’État en charge de l’enseignement, a annoncé que la révision de la loi vaudoise sur l’enseignement privé, datant de 1984, prévoit de passer d’un système de simple annonce écrite aux autorités à un autre dit «d’autorisation». «Au vu de l’accroissement du nombre, nous voulons préciser le cadre pour un meilleur contrôle, a expliqué l’Aiglon. Nous continuerons d’être souples. Nous ne cherchons ni à limiter, ni à contrôler.» Ses propos ne rassurent pas pleinement l’Association faîtière Instruire en Liberté Vaud (IEL Vaud). Pour sa co-présidente Jeanne Rektorik, «le régime d’autorisation est une manière de réguler le nombre et de serrer la vis». Selon elle, un tel système «suppose qu’on serait capable de déterminer a priori qui sont les parents bons instructeurs et ceux qui ne le seraient pas, que l’État saurait mieux juger que les parents des besoins de leurs enfants». C’est, continue-t-elle, «le risque de critères arbitraires» alors que «des contrôles de qualité ont déjà lieu pour s’assurer du bon suivi d’un enfant et, en cas de besoin, obliger à un retour à l’école publique». Le projet de révision a été transmis au Grand Conseil en juillet. D’ici à début 2025, le Législatif devra le discuter et le voter en vue «d’une entrée en vigueur début 2025 pour la rentrée scolaire 25/26». IEL Vaud annonce pour sa part une conférence de presse courant septembre.

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