
Eric Ginier est démuni face aux déprédations à répétition du sanglier depuis l’an dernier. Il appelle à une plus grande régulation de l’animal dans les Alpes vaudoises. | K. Di Matteo
«Démunis.» «Dépassés.» Tels sont les termes d’Anne-Christine Nicole Della Valle et Eric Ginier, deux agriculteurs actifs sur les hauteurs de La Comballaz, près des Mosses. La cause de leur dépit? Le sanglier, qui s’en prend à leurs pâturages de manière particulièrement véhémente depuis l’an dernier. Selon les deux paysans de montagne: «On n’a jamais vu ça.»
Que ce soit sur les pentes de Pleines Joux, Chaudet et Larzay pour la première, ou de Sonnaz pour le second, le spectacle est le même: une succession de portions de terre aux allures de champ miné avec son lot de mottes retournées. «Là, on voit que ça a été fait ces derniers jours», pointe Eric Ginier. «Là, ça date du printemps. Là, de l’automne dernier», ajoute-t-il dans les minutes qui suivent.
En groupes et de nuit, pour éviter les chasseurs, les sangliers s’en donnent à cœur joie pour débusquer leur content de protéines (vers de terre et vers blancs) ou de truffes et autres bulbes de crocus. «Pour nous, c’est autant d’herbe et de fourrage en moins pour nos bêtes», regrette Anne-Christine Nicole Della Valle, en montrant l’un des spots saccagés.
Un début de solution a pris la forme de deux longues clôtures électrifiées posées avec son mari dans des pentes ingrates où le suidé s’est montré particulièrement dévastateur. Quand cela est possible, on tente de repositionner les mottes arrachées ou, selon la saison, de réensemencer.
Plus c’est chaud, plus c’est haut
Luc Jacquemettaz, inspecteur de police faune-nature dans une partie du secteur des Préalpes, se dit «sollicité toutes les semaines pour constater des dégâts». «Ils ont toujours aimé descendre en plaine et remonter selon leurs besoins, mais ils ont l’air d’apprécier s’attarder à la montagne, notamment vers le Chamossaire et Les Mosses.»
Frédéric Hofmann, chef de section à la Direction générale de l’environnement, confirme: «L’altitude ne les freine plus, ni même la neige. Ils montent de plus en plus haut, et une dizaine de communes des Préalpes vaudoises ont connu des dégâts avérés depuis 2024.» Il ajoute toutefois que «l’ampleur du phénomène et les populations de sangliers sont sans commune mesure avec ce qui est observé dans le Jura».
Le réchauffement climatique explique en partie cette colonisation des Alpes. Le même qui favorise des effectifs de sangliers repartis à la hausse après les gros efforts de régulation qui ont suivi le pic de dommages enregistré entre 2018 et 2022. «Les femelles tendent à se reproduire plus jeunes, à diverses périodes et en plus grand nombre», reprend Frédéric Hofmann.
Un secteur sous pression
Le sanglier se plaît particulièrement dans le secteur de la Pierre du Möellé et du Mont-d’Or, celui où paissent les bêtes d’Anne-Christine et Eric, à plus de 1’500 mètres d’altitude.
Un gros point rouge est du reste apparu sur la carte cantonale des «dommages causés par le sanglier aux cultures, prairies et pâturages» en 2024, cette couleur étant réservée à la fourchette des 5’000-15’000 francs de dégâts.
Sur la liste des 117 communes vaudoises décrétées «à risque», «soit celles où des dégâts de plus de 500 francs ont été constatés ces deux dernières années», Noville et Yvorne sont les deux représentantes du Chablais, mais rien sur les hauts. De là à penser que des communes des Préalpes sont appelées à intégrer une carte actualisée chaque année, il n’y a qu’un pas: à elle seule, Anne-Christine Nicole Della Valle en est déjà à 2’500 francs de dédommagement pour 2024 et d’autres sont en attente d’un versement.
«Mais il n’est pas question ici de se poser en victime, tient immédiatement à préciser l’agricultrice, je suis contente de pouvoir prendre soin de nos pensionnaires quadrupèdes et de préserver cet alpage familial. Simplement, le sanglier ajoute des contraintes de plus sur une liste déjà longue d’exigences posées en termes d’équipements et de travaux d’entretien des pâturages, sans compter les sollicitations et problématiques liées au développement d’un tourisme dit quatre saisons.»
Ces zones à risques ne sont par ailleurs pas un détail pour les éleveurs, puisque l’aide financière du Canton en dépend. L’achat des clôtures électriques y est financé à 80%, contre 40% ailleurs, plus un franc par mètre linéaire pour la pose et l’entretien. «Cette mesure s’applique toutefois en plaine, tranche Frédéric Hofmann. Poser des clôtures à ras le sol en montagne demande une quantité de piquets effroyable dans des terrains difficiles, on ne les préconise pas. Il faut privilégier une bonne collaboration entre agriculteurs, chasseurs et gardes-faune.»
La chasse comme régulateur
Eric Ginier estime par ailleurs que «des clôtures, c’est bien, mais ça ne fait que déplacer le problème ailleurs. À plus long terme, il faut que le Canton prenne ses responsabilités et régule davantage».
Frédéric Hofmann l’entend bien, mais rappelle toutefois que de nombreuses mesures ont déjà été consenties depuis 2018: période de chasse élargie de trois mois en été, réduction du prix du permis, filière de valorisation de la viande de sanglier, ouverture des réserves de faune dans les zones à risques, etc. «Nous faisons tout en termes d’incitation pour réduire la population de sangliers, même si une augmentation est à nouveau constatée depuis 2024. Dans les Préalpes, il y a un souci supplémentaire, c’est l’immensité du territoire qui rend l’animal difficile à trouver.»
Du côté des chasseurs de la Diana des Alpes vaudoises, on assume ce rôle de régulation. «Il y a 5-6 ans, croiser un sanglier pour un chasseur, c’était le Graal, explique son président Denis Buchs, aujourd’hui, on peut en croiser partout et nous avons 8 mois par an pour le tirer. Comme le loup et le lynx s’en prennent peu à lui, il ne reste que nous et nous recevons des demandes du Canton pour donner un coup de main.»
Même du côté de Pro Natura Vaud, Alberto Mocchi, secrétaire général, admet que «l’action humaine s’avère nécessaire et nous ne sommes pas opposés à la chasse de cette espèce». Tout au plus, ajoute-t-il, «une réflexion plus vaste doit avoir lieu quant à la protection des cultures. Les tirs de régulation ne sauraient être la seule solution envisagée».

Dans le rapport annuel de la faune 2024 de l’État de Vaud, la carte consacrée aux dommages attribués au sanglier s’apparente à une constellation de points du Jura à l’Est vaudois, plus ou moins grands selon les dégâts. Le plus gros, celui des plus de 5’000 francs de dommages, se retrouve à trois endroits dans le Chablais: Noville (proche de la réserve des Grangettes), Yvorne et vers La Comballaz-Les Mosses. Au total, le Canton a versé près d’un million pour de la prévention (307’000 francs pour l’achat, la pose et l’entretien de clôtures électriques) ou des indemnisations (648’000 francs). Au niveau du nombre de sangliers prélevés sur l’ensemble du canton, la chasse y a contribué pour 1’127, les tirs de gestion par les employés de l’État pour 232. Parmi les autres causes de mortalité constatées en 2024, l’immense majorité (93%) revient au trafic automobile (169). Parmi les cultures touchées, la préférence du sanglier va au maïs (29%), aux céréales (21%), aux pâturages permanents (19%) ou encore à la prairie artificielle ou permanente (10%).
