Au cœur du Vatican, les Cent-Suisses de Vevey ont rougeoyé avec panache

Lors de ses défilés dans les rues de Rome, la troupe vaudoise n’est pas passée inaperçue, suscitant la curiosité des touristes.    | R. Brousoz

Exclusif
Cinq ans après avoir accueilli la Garde pontificale en terres veveysannes, le corps d’honneur de la Fête des Vignerons était reçu à Rome la semaine dernière. Retour sur une épopée qui restera gravée dans les mémoires.

Piques et hallebardes à l’épaule, une cinquantaine de costumes rouge et blanc s’alignent en silence au pied de l’immense colonnade du Bernin. Il est précisément 15h30 ce lundi 6 mai, aux abords de la place Saint-Pierre de Rome couverte de touristes et de soleil. À l’ombre de leurs larges chapeaux, leurs regards demeurent droits et imperturbables, même si des dizaines de smartphones sont déjà braqués sur eux et que les demandes de selfie se bousculent. Enfin, l’ordre du commandant Stéphane Krebs retentit: «Cent-Suisses, portez armes haut! En avant, marche!» 

Aux premières notes des fifres et des tambours, la troupe d’honneur de la Fête des Vignerons s’élance d’un même pas sur les pavés de la Ville Éternelle. Flanqué de la devise «Honneur et Fidélité», leur drapeau flotte en tête de défilé. «The Swiss guards!», peut-on entendre parmi les touristes qui s’écartent devant leur passage. C’est qu’avec leur croix suisse sur le cœur, leurs pantalons bouffants et leurs armes, l’amalgame est inévitable. Et encore plus quand, après un aller-retour très remarqué sur la célèbre Via della Conciliazione, la formation bigarrée prend la direction du Vatican. 

Car presque cinq ans après la venue d’une délégation de la Garde suisse pontificale à la Fête des Vignerons, c’était au tour des Cent-Suisses d’être reçus par la plus ancienne armée du monde. Et le moment n’était pas choisi au hasard, le 6 mai étant traditionnellement consacré à l’assermentation des nouvelles recrues. Ni plus ni moins que le jour le plus important du calendrier des mercenaires helvétiques, puisqu’il commémore le massacre de 147 des leurs, lors du sac de Rome en 1527 par les troupes de Charles Quint. Une invitation, oui, mais avec les honneurs. 

Des hallebardes et du Chasselas dans la soute

Pour une bonne partie de la troupe veveysanne, le déplacement vers Rome s’est fait la veille en car. Le moteur avait démarré dimanche matin à 7 h, au pied de la Grenette, après avoir chargé hallebardes et piques dans la soute à bagages. «Tu l’as nettoyée un peu?», demandait un hallebardier à son collègue. Et ce dernier de lui répondre, en rigolant: «Oui, j’ai pris le polish et la brosse!» Des armes qui, au préalable, avaient été déclarées aux services de douanes, histoire d’éviter les mauvaises surprises en passant la frontière…   

De ce périple de plus de treize heures auquel Riviera Chablais Hebdo a courageusement pris part, rien ne sera écrit, on l’a solennellement promis. On soulignera seulement que si l’autobus avait carburé au Chasselas, les réserves emportées à bord lui auraient facilement permis de rouler jusqu’à Salvador de Bahia.

Interpellés par la police aux portes du Vatican

Retour sur la place Saint-Pierre en cet après-midi du 6 mai, où les Cent-Suisses viennent d’achever leur premier bain de foule. L’horloge de la gigantesque basilique sonne 16 heures. Dans quelques minutes, le corps d’honneur veveysan devrait faire son entrée dans la Cité du Saint-Siège. Devrait, car les Carabinieri italiens viennent s’en mêler. «Ils ne savent pas qui on est, ni ce que l’on vient faire ici!», constate le commandant Stéphane Krebs mi-amusé, mi-inquiet. Arrêt forcé donc, le temps de s’expliquer. Un moment d’improvisation qui sera le premier d’une longue série au pays des soutanes.  

Pour patienter, les hommes encolonnés échangent avec les touristes qui viennent les interpeller. Face à celles et ceux qui les confondent avec les défenseurs du pape, leur parade est trouvée. «On est un peu comme les gardes pontificaux, mais en plus sauvages!» La situation se débloque enfin. Tambour battant, les Cent-Suisses se remettent en marche, direction la Porte Sant’Anna, l’un des principaux accès au Vatican.

Des sentinelles au garde à vous

Il se murmurait ici que jamais l’enceinte du petit État n’avait été franchie par des hommes en armes autres que ceux de la Garde suisse. Le moment est donc historique. Et pour chacun des grognards de la délégation veveysanne, l’émotion est grande de voir les sentinelles de la porte se mettre au garde à vous à leur passage. «Ce salut est habituellement réservé aux militaires étrangers», décrypte le Blonaysan Alexandre Furrer-Pilliod, ancien garde du pape qui a joué les intermédiaires durant le séjour. «Je ne pense pas que les sentinelles avaient des ordres, elles l’on fait spontanément.» Une marque de respect qui en dit long de l’effet produit par les visiteurs des bords du Léman. 

«Pour nous, c’est un honneur d’accueillir les Cent-Suisses aujourd’hui», nous confiait en matinée le caporal Eliah Cinotti, porte-parole de la Garde pontificale. «Ce sont de prestigieux ambassadeurs de ce que la Suisse a fait à l’étranger durant des siècles.» Et de souligner l’opportunité pour les Vaudois de vivre une assermentation «normale», après plusieurs années de restrictions dues au coronavirus. «Il y a une certaine pression médiatique, mais c’est aussi une belle vitrine.» Pour la petite histoire, la venue des Veveysans aurait dû se faire en 2020. «Normalement, ils devaient être présents à mon assermentation», sourit le garde pontifical, dont la grand-mère habite la Riviera. Mais la pandémie en a décidé autrement…

Une arrivée très remarquée      

À 16h45, la cour Saint-Damase – la cour d’honneur du Palais apostolique – est déjà pleine de monde. Et il y en a plutôt du beau. Assise au premier rang dans son tailleur bleu roi, la présidente de la Confédération Viola Amherd attend, comme des centaines d’invités, de familles et de prélats, le début de la cérémonie du Giuramento, qui doit commencer dans un quart d’heure. L’émotion est palpable. Bientôt, 34 hallebardiers, dont le Veveysan Alex Mosquera (voir encadré) jureront de défendre le Saint-Père au péril de leur vie.  

Soudain, des crépitements de tambours et des notes de fifres se font entendre dans un coin de la place. Après avoir traversé un dédale de «cortili» – autrement dit, des cours intérieures – les Cent-Suisses surgissent dans celle de Saint-Damase, accueillis par des sourires, des applaudissements et des dizaines d’objectifs. Sans faux pas et sans fausse note, la troupe ira se placer sur le côté, bien en vue. Une heure et demie bravement passée debout, presque sans bouger. Ou à peine plus que leurs homologues du Vatican. «Oui, mais c’est parce que eux, ils ont des chaussures plus adaptées que nous», se justifieront certains en montrant leurs fins souliers de cuir.   

Viendra, viendra pas ?

Mercredi 8 mai, 7h. Après un mardi passé à visiter les coulisses du Vatican, les Cent-Suisses font à nouveau leur apparition sur la place Saint-Pierre. Comme chaque mercredi, le pape François y accueille pèlerins et visiteurs par milliers lors d’une célébration. Et les Vaudois, qui seront placés aux premiers rangs pour l’occasion, caressent l’espoir de pouvoir rencontrer le Saint-Père. Ils ont d’ailleurs un cadeau à lui offrir: une colombe sculptée spécialement par la forgeronne de Chexbres Bertille Laguet. Pourront-ils la lui remettre en main propre? Rien n’est moins sûr, car on l’aura compris: tout ou presque s’improvise ici.

Dans les rangs de la troupe veveysanne, certains sont catholiques pratiquants. Un bon nombre sont protestants et d’autres sont athées jusqu’au bout des gants. Mais la plupart admettent qu’une rencontre avec François ne les laisserait pas indifférents. Et voilà justement que ce dernier arrive sur sa papamobile, saluant la foule. Il faudra attendre une célébration d’une heure et demie pour voir enfin la possibilité d’une entrevue se préciser. En fin de cérémonie, alors qu’il fait le tour des groupes invités sur une chaise roulante, le Saint-Père s’arrête devant les Cent-Suisses debout au garde à vous devant lui. Inespéré. 

Une bannière vaudoise devenu objet sacré

Le contact durera quelques secondes, le temps pour le commandant et son second de lui serrer la main et de lui remettre la colombe. «C’était plus fort que de monter la première fois dans l’arène de la Fête des Vignerons», reconnaîtra après-coup Stéphane Krebs. Un échange aussi bref qu’intense, au cours duquel François remerciera les Cent-Suisses de leur présence. 

Ces derniers pousseront la hardiesse jusqu’à lui demander de bénir leur drapeau, ce qu’il fera volontiers, conférant ainsi à la bannière un statut sacré. «Les objets bénis par le pape ne peuvent pas être jetés sans que cela soit un sacrilège», expose l’ancien garde pontifical Alexandre Furrer-Pilliod. «Si les Cent-Suisses veulent s’en débarrasser, ils devront le brûler.»

Et c’est à nouveau au son des fifres et tambours que la troupe vaudoise prend congé une dernière fois de la place Saint-Pierre, traversant une forêt de smartphones. Avant de quitter la Ville Éternelle, les soldats rouge et blanc n’auront pas manqué de se rendre une dernière fois à la caserne de la Garde pontificale. L’occasion de remettre au commandant de cette dernière une cloche de vache spécialement fondue en guise de cadeau de remerciements. Mais aussi, quelques bouteilles de vin vaudois. Histoire, peut-être, de laisser derrière eux un peu de leur côté sauvage?

«Mon avenir à la Garde n’est plus entre mes mains»


Comme 33 autres de ses camarades hallebardiers, le Veveysan Alex Mosquera a juré le 6 mai dernier qu’il défendrait le Souverain pontife au péril de son existence. Une cérémonie qui, pour beaucoup, est considérée comme le moment le plus important de la vie d’un garde pontifical. «C’est un sentiment inexplicable, fait d’excitation et de bonheur. Il n’y a pas de mot», témoigne le jeune Vaudois de 20 ans, qui reconnaît avoir eu plusieurs fois de la peine à retenir ses larmes. «Quand on sort du rang pour aller jurer, on est ému et anxieux. On réalise que notre vie va changer. Mon avenir dans la Garde suisse n’est désormais plus entre mes mains, mais entre celles de Dieu.» Comme le veut la tradition, Alex Mosquera doit honorer une première période de service de 26 mois.

GALERIE