«Avec les expériences de mort imminente, on fait face à un mystère»

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Science et vie
Cinérive projette le 2 avril à Vevey le docu-fiction «Témoins» qui se penche sur les «EMI». Un tabou pour beaucoup, mais les mentalités et la science évoluent.

Un tunnel ou un halo de lumière. Un bien-être inexprimable. Flirter avec la limite entre la vie et la mort, jusqu’à être déclaré cliniquement mort parfois. Y trouver du bonheur. Chercher à traverser, sans y parvenir, et en revenir, brutalement, changé pour toujours.
Les témoignages d’«EMIstes» ou d’«expérienceurs», soit celles et ceux qui ont vécu une expérience de mort imminente (EMI) ou «proche de la mort» en anglais (NDE, near-death experience), se comptent en millions et interrogent de plus en plus les scientifiques, tant ils se recoupent.
La journaliste et réalisatrice Sonia Barkallah en a fait deux documentaires à quinze ans d’intervalle, dont le second, «Témoins», sera projeté dans le canton de Vaud ces prochains jours et notamment à Vevey le 2 avril, où elle sera présente (voir encadré).

Deux conceptions de la science
À l’origine de cette initiative, l’Association pour l’exploration de la conscience (APEC) et Palliative Vaud cherchent à sensibiliser sur un sujet qu’il est devenu impossible de mettre sous le tapis, quand bien même on peinerait à l’expliquer.
Jacques Besson, psychiatre, professeur honoraire à l’Université de Lausanne et président de l’APEC, appelle à une ouverture. «Nous faisons face à des millions de personnes aux témoignages concordants, dont la grande majorité reviennent heureux de repartir sur d’autres bases, explique le Lutrien. Nous sommes face à un mystère, une énigme qui échappe à la science matérialiste.»
Laure-Isabelle Oggier, directrice de Palliative Vaud, abonde. «La science ne peut plus ignorer ce sujet. Dans les soins palliatifs, les infirmières et infirmiers spécialisés entendent beaucoup de ces récits et sont démunis. Est-ce vrai ou pas? Ce n’est pas la question. Pour ceux qui les vivent, ça l’est. Dès lors, la seule question est de savoir comment les accompagner.» Du reste, des spécialistes existent (voir ci-dessous).

Un retour « brutal »
Un suivi peut être d’autant plus indiqué que si la sensation d’infinité et de plénitude revient dans la plupart des témoignages, la notion de douleur n’est jamais loin. «C’est la meilleure et la pire expérience de ma vie», résume Romain Miceli, de Territet.
Ce matin-là de 2021, l’entrepreneur s’effondre. «Mon cœur s’est arrêté six minutes, durant lesquelles je me suis observé depuis le dessus de mon lit d’hôpital. Il y avait un tunnel, une lueur bleu pastel. J’étais dans un lieu extraordinairement agréable, dans une sensation de plénitude extrême, durant un laps de temps indéfinissable. Et puis bam!, je suis de retour. Des douleurs atroces, un tube dans la gorge, une soif comme jamais, un autre patient qui hurle sur le lit voisin.»
Estelle* décrit elle aussi un ascenseur émotionnel supersonique lors de son EMI consécutif à un accident ménager. Elle baigne d’abord «dans une lumière d’une blancheur un peu dorée», en étant «infini amour», «dans l’expansion, le merveilleux, le magnifique, l’inexplicable, l’UN…» Puis, soudain, «cette sensation d’être étriquée, de ne pas pouvoir rester dans cette grandeur et de laisser une partie de moi pour pouvoir regagner mon corps, un retour douloureux, une immense limitation et cette douleur…»
Corinne Jaccard, infirmière de Palliative Vaud et qui a entendu une multitude de récits d’EMIstes, concorde sur la «brutalité» de la redescente. «Ce monde du haut me paraissait extrêmement attirant, raconte la Blonaysanne de 60 ans, dont l’expérience a été provoquée par une hémorragie post-partum. J’y ai retrouvé une patiente que j’avais accompagnée et ma grand-mère maternelle, très élégante, comme je le lui ai dit, dans sa robe de mousseline blanche. Elles se trouvaient derrière une barrière et je voulais passer par-dessus. Mais elles m’en ont empêchée, en me disant que ce n’était pas encore le moment.»

La mort, cette amie
Un autre point commun aux récits d’expérienceurs est le fait de revenir totalement changé, mieux connecté à la nature, plus serein. «On est en mode 2.0 ou 3.0, explique Romain Miceli. Mieux? Moins bien? Je ne sais pas. C’est comme une forme de renaissance. On se retrouve avec des dons dont on ne sait pas quoi faire, une forme de clairvoyance, les mains qui chauffent parfois, des intuitions très fortes.»
Le fait d’avoir frappé à la porte d’une forme de paradis interroge forcément les notions de vie après la mort et de spiritualité. «Certains disent que c’est la Main de Dieu…, continue Romain. Je préfère y voir les esprits de la Nature. Et cette force, quel que soit le nom qu’on lui donne, m’a dit que je ne devais pas mourir.»
Comme lui, Corinne Jaccard se sent dénuée de toute peur de la mort, qu’elle prend même avec légèreté. «Avec toutes les personnes en fin de vie que j’ai accompagnées, si ça se trouve, un fan club m’attend là-haut.»

« Témoins », film et débat à Vevey

Sonia Barkallah le dit d’emblée: «Témoins», son deuxième film consacré aux EMI après «Faux départ» (2010), se veut «un film objectif et sans parti pris». La Marseillaise sera le mercredi 2 avril à Vevey pour en parler au terme de la projection au cinéma Astor à 18h30, l’avant-dernière de ses douze étapes romandes à partir de ce samedi 22 mars. «À chaque fois, ce sont des shoots d’amour et de partage», lance-t-elle au téléphone. La thématique la touche depuis l’enfance et son expérience vécue à 14 ans qui l’a sauvée de la dépression et de l’envie de mettre fin à ses jours. Dans «Témoins», elle présente une «expérience immersive» pour rendre autant que possible état d’une EMI. «Je propose des témoignages inédits. Je mène une sorte d’enquête policière, en confrontant des sceptiques à des témoignages et en corsant la discussion avec des éléments très troublants. Je ne veux pas les convaincre, mais les amener à s’y intéresser. Il y a des zones inexplorées à investiguer. Tout le monde a à y gagner.»

Plus d’infos: temoins-lefilm.com/437-2/

Le film sera diffusé à Sierre, Payerne, Bulle, Morges, Carouge (GE), Sainte-Croix, Echallens, Yverdon, Martigny, Vevey et Fribourg.

« Les EMI ne sont pas de la science-fiction »

Psychologue généraliste, Jonathan Matile est spécialisé dans l’accompagnement psychologique de personnes en situation «d’émergences spirituelles», qui peut notamment être provoquée après une EMI. «Les expérienceurs en retirent du bon sur le long terme, mais peuvent être perturbés à court et moyen terme, souffrir d’une déstabilisation spirituelle et identitaire, voire de symptômes de dépression. C’est là que j’interviens, mais les thérapeutes manquent», explique celui qui exerce à Pully, Fribourg et en ligne.

À l’entendre, et si lui n’en fait pas partie, près d’une personne sur dix a vécu une EMI selon les études actuelles. «Cela peut arriver lors d’un arrêt cardiaque, mais aussi lors d’une méditation, d’une chute, d’un orgasme, dans plein de contextes différents.» Selon lui, on ne peut ignorer la convergence des témoignages. «Le contenu des EMI se déroule toujours dans le même ordre, quelles que soient la culture ou l’origine, même si l’inconscient colore le récit. Dans l’étape du passage de l’EMI, chez nous en Occident, c’est souvent un tunnel qui est évoqué, dans les pays arabes, c’est une porte à franchir, en Asie c’est plutôt une rivière à traverser, etc.» Et d’ajouter que le premier à avoir évoqué le sujet dans les textes est Platon il y a 2’500 ans.

Jonathan Matile regrette que le sujet reste encore un «immense tabou», alors que c’est aussi un vrai sujet de santé publique. «La littérature scientifique existe pourtant, et elle est abondante. Trop de gens croient encore qu’on parle de science-fiction ou font une confusion avec la psychose.»

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