«Ce livre propose une vérité, comble des failles»

Le glacier de Transfleuron avait rendu les corps des époux Dumoulin le 13 juillet 2017.  | V. Cardoso – 24 heures

Littérature
Il y a sept ans, on retrouvait les corps des époux Dumoulin, disparus un jour de 1942, sur le glacier du Tsanfleuron. L’auteur Alexandre Duyck en livre sa version.

Samedi, cela fera sept ans jour pour jour que le glacier du Tsanfleuron, sur les hauteurs des Diablerets, a rendu le couple Dumoulin. Francine, l’institutrice, et Marcelin, le cordonnier, étaient partis de Savièse le 15 août 1942 en direction du «chalet» et de leurs bêtes, pour ne jamais revenir: rattrapés par la «Noire» – la tempête –, perdus dans la brume, engloutis par la montagne.

L’histoire fait les grands titres de la presse suisse à l’été 2017. Fasciné, le grand reporter indépendant Alexandre Duyck s’étonne de n’en voir que quelques lignes dans les journaux français. Il s’en offusque même, défend son idée en rédaction et Le Monde accepte de le voir partir une semaine à Savièse. Il en tirera un article pour le grand quotidien français. «Mais je suis resté frustré, explique-t-il depuis la Grèce. J’en ai vu beaucoup des histoires, mais celle-là est restée dans un coin de ma tête.» Dès lors, quand la maison d’éditions Actes Sud lui demande une bonne histoire, il n’hésite pas. C’est la genèse de «Avec toi je ne crains rien», paru ce printemps.

Comme si on y était

L’immersion dans la réalité d’un petit village valaisan replié et à des années-lumière du conflit mondial qui se joue aux frontières est bluffante. Ce n’est pas un hasard: l’auteur est originaire d’Annecy et passionné de montagne. «Je voulais qu’il y ait à la fois une dimension universelle – le couple, la famille, le deuil – et qu’elle soit ancrée dans un territoire et une époque. Au début, j’ai hésité à le transposer en France, avant de me raviser.»

Tout paraît juste au fil des 200 pages, à commencer par la vie quotidienne, dans sa simplicité et sa dureté, ses silences, ses jalousies, jusqu’aux rumeurs infondées qui n’épargnent pas les Héritier (le nom romancé des Dumoulin), ni avant ni après leur disparition. Leurs orphelins ne le sauront que trop bien…

«J’ai choisi le nom Héritier parce que je voulais un patronyme bien local, précise l’auteur. Ajoutons que la Fondation Brentz-Héritier m’a beaucoup aidé à me documenter. Enfin, l’idée d’une allusion aux <héritiers sans héritage> m’a plu.»

Au-delà de la reconstitution, le roman veut imaginer ce que l’on ne sait pas des époux Héritier-Dumoulin: de leur naissance à leur rencontre, de leur vie de couple aux circonstances de leur disparition, des recherches de leurs corps au parcours chaotique des enfants pour combler ces points d’interrogation qui virent à l’obsession. «J’ai voulu faire quelque chose de crédible, de possible. J’ai modifié certaines choses, j’en ai inventé d’autres, mais dans beaucoup, il y
a du vrai.»

«Je ne me pose plus de questions»

Depuis la biographie qu’il a consacrée à la célèbre alpiniste française Chantal Mauduit, elle aussi disparue en montagne, Alexandre Duyck a pris conscience de la valeur de son travail aux yeux de la famille. «À la sortie de la biographie, le père de Chantal Mauduit m’avait dit: <vous m’avez rendu ma fille>. J’en ai encore la chair de poule… De même, il y a quelques semaines, j’étais avec Marceline, le dernier enfant survivant des Dumoulin, au salon du livre de Collonge-Bellerive. Elle a brandi mon livre en disant: <Il y a des choses qu’on ne saura jamais, mais avec ce roman, je ne me pose plus de questions, c’est ma vérité>. Ce livre a un côté réparateur. J’aime bien réparer, combler des failles.»

Plus d’infos:
www.actes-sud.fr/avec-toi-je-ne-crains-rien

Alexandre Duyck,
«Avec toi je ne crains rien», Actes Sud, 2024.

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