
«Il n’y a pas plus vivant que le bois mort», souligne Maxime Roth (à dr.), accompagné de l’apirant garde-forestier Johann Haas. | R. Brousoz
En ce pluvieux matin de novembre, la brume coiffe en partie le Mont-Pèlerin. Dans les bois humides qui entourent le Chalet Butticaz, sur les hauteurs de Chardonne, trois imposants hêtres se démarquent de leurs voisins. Leurs troncs sont ornés d’un «H» gravé en bleu. «Je les ai choisis, car ils forment un petit réseau», explique Maxime Roth. Le garde forestier du Groupement Forestier de la Veveyse a le regard accroché à leurs cimes. «Ils rendront plein de services à la biodiversité.» Pour accomplir au mieux cette mission de très longue haleine, les trois «foyards» sont officiellement inscrits à l’inventaire des «arbres-habitats».
C’est qu’à chaque période de son existence, un arbre peut abriter une large variété d’espèces animales et végétales, qui profitent des branches cassées, des cavités formées, bref, de ses accidents de vie. Il y a les habitants que l’on peut apercevoir ou entendre, comme les pics, les chouettes ou les martres. Et puis tous les hôtes qui se font encore plus discrets, à l’image de certains insectes, lichens, mousses ou encore champignons. Un individu peut ainsi comporter plusieurs mini-écosystèmes, appelés «dendro-microhabitats» (du grec «dendron», arbre), que les biologistes abrègent en «dmh». Point commun? Tous ont un rôle à jouer dans le cycle forestier.
Mais parmi ces myriades de locataires, certains sont malheureusement rares et menacés, faute d’habitats disponibles. Dans une brochure publiée en 2020, la Direction générale de l’environnement du Canton de Vaud pointait du doigt une «sylviculture qui tend à récolter les bois avant que ceux-ci n’atteignent un âge suffisamment avancé».
Vive le bois mort !
«On s’est rendu compte qu’on manquait de bois mort pour que tout le cortège d’espèces puisse se développer», constate Maxime Roth. Exemple parmi tant d’autres: la Rosalie des Alpes, un élégant coléoptère bleu-gris, dont la larve met jusqu’à cinq ans pour croître dans le hêtre en décomposition. «Ce n’est pas pour rien que les forestiers ont l’habitude de dire qu’il n’y a pas plus vivant que le bois mort!»
Le «H» bleu apposé sur ces arbres-biotopes sert donc de marquage, histoire d’indiquer haut et fort qu’ils ne doivent pas être tronçonnés. Pas de risque donc – si tout va bien – qu’ils finissent un jour en pellets ou en bois de construction. «Ils sont destinés à vivre leur vie et à s’écrouler d’eux-mêmes», résume le garde forestier. À cette marque d’immunité visible s’ajoutent le relevé précis de leur emplacement, leur description détaillée ainsi que leur enregistrement auprès des Communes, puis du Canton.
« Discussions » avec les agriculteurs
Voué un jour à s’effondrer, un arbre-habitat recensé comme tel doit logiquement se trouver dans un endroit peu fréquenté, à l’écart de toute infrastructure. «Lorsque je les sélectionne, je m’assure qu’il n’y ait pas de route ou de construction à proximité directe.»
La présence d’une activité agricole alentour peut également être rédhibitoire. «Regardez celui-là», dit Maxime Roth en désignant un immense hêtre âgé au moins de 200 ans en bordure d’un pré. «En soi, il fait déjà office d’arbre-habitat. Mais je ne peux pas l’inventorier, car s’il devient un jour menaçant pour l’exploitation agricole, il doit pouvoir être coupé.» Notre interlocuteur reconnaît d’ailleurs que c’est avec des agriculteurs que certains cas sont les plus «discutés». «Ils tiennent logiquement à ce que la lisière des bois ne progresse pas au détriment des surfaces exploitées.»
Et dans les bois, n’y a-t-il pas un danger à laisser des ligneux potentiellement fragilisés pour les personnes qui se baladent? «À mes yeux, la forêt est un milieu hostile, répond Maxime Roth. Chacun s’y rend sous sa propre responsabilité. D’ailleurs, la loi n’oblige par les propriétaires de forêts à les entretenir, hormis lorsqu’elles jouent un rôle de protection contre les dangers naturels.» Prudence donc de manière générale, et encore plus si vous apercevez un vieil arbre décoré d’un «H» bleu.
Plus d’une centaine déjà débusqués
Depuis le début de l’inventaire lancé l’an dernier, 110 arbres ont ainsi été répertoriés dans les forêts gérées par le groupement. Ils se trouvent pour la plupart sur des parcelles boisées communales, propriétés de Chardonne, de Corsier et de La Tour-de-Peilz. Ce minutieux recensement doit se poursuivre jusqu’en 2031, en couvrant également les forêts de Vevey, Blonay-Saint-Légier, Corseaux et Jongny.
«À terme, nous devrions en répertorier plus de 300 sur les 1’860 hectares que nous supervisons», évalue le garde forestier, qui œuvre conformément aux plans de gestion communaux. Pour que leur fonction soit efficace, le Canton estime que le nombre d’arbres-habitats doit se situer entre 5 et 10 par hectare.
Quant à la question de savoir si, parmi tous ces protégés, Maxime Roth a un préféré, la réponse est oui. «C’est un magnifique sapin situé sur une parcelle appartenant à La Tour-de-Peilz. Il se trouve à L’Alliaz, dans la région des Pléiades. Je voulais vous y emmener, mais il y a trop de neige actuellement.» Rendez-vous est donc pris au printemps…
Afin d’encourager les propriétaires à identifier et protéger les arbres-habitats, le Canton de Vaud leur propose une aide forfaitaire. «Il s’agit d’un montant minimum de 200 francs par individu», indique Maxime Roth. «Des bonus peuvent être ajoutés dans certains cas. Si par exemple c’est un chêne, si son diamètre est supérieur à 90 cm ou s’il est question d’un arbre exceptionnel. La subvention peut ainsi parfois atteindre 1’000 francs.» Mais attention, les candidats doivent être encore vivants, du moins partiellement. «Les arbres morts sur pied ne bénéficient d’aucune aide financière.» Leur diamètre doit être au minimum de 60 cm pour les feuillus, et 70 cm pour les résineux.
