
| C. Dervey
La signature définitive interviendra d’ici à la fin de l’année et le passage de témoin à partir du 1er avril, mais la société française Compagnie Chargeurs Invest a d’ores et déjà communiqué la semaine dernière – comme elle y est contrainte en tant que société cotée en bourse – sur les négociations à bout touchant qui lui permettront d’ajouter le Chaplin’s World de Corsier à son portefeuille.
L’entreprise, qui dit afficher 1 milliard de chiffres d’affaires dans les domaines de «la culture et l’éducation, la mode et le savoir-faire et les matériaux innovants», reprendra les rênes du Manoir de Ban (où Charlie Chaplin a passé les dernières années de sa vie) et le musée dédié à la vie et à l’œuvre du génial réalisateur britannique. La mission sera confiée à sa filière Museum Studio, qui promet des investissements à la hauteur de ses ambitions (lire ci-contre).
Le Vaudois Philippe Meylan, l’un des deux pères fondateurs du musée inauguré en 2016 avec le scénographe québécois Yves Durand, revient sur les raisons et les coulisses de la transaction.
Philippe Meylan, pourquoi vendre?
Sans parler du Covid, la clientèle étrangère n’a jamais été suffisante. Dès le début, nous tablions sur une part de 65-70% après cinq ans, ce que nous n’avons jamais atteint. Pour cela, il faut miser sur les groupes, donc convaincre les tours operators de vous inclure dans leur parcours, ce que nous n’avons pas su faire. C’est là que Museum Studio, qui gère des très gros sites avec succès partout dans le monde, peut réussir.
On sait que le Domaine du Manoir de Ban SA a parfois eu de la peine à rembourser le prêt initial du Canton de 10 millions. Est-ce à dire que le parc est en difficulté?
Pour ce prêt, il a été dit beaucoup de choses, mais nous avions trouvé un arrangement avec le Canton. Aujourd’hui, avec la reprise qui s’annonce, nous pouvons garantir que les dix Communes qui se sont portées garantes n’auront pas un franc à débourser.
Mais qu’en est-il de la fréquentation?
Chaplin’s World, c’est, en dix ans, plus d’un million et demi de visiteurs issus de 70 pays. Mais comme dit, il faut se mettre en réseau avec les highlights touristiques (ndlr: les points forts) de Suisse romande, dont nous sommes, pour que les gens qui viennent de loin passent par Corsier. Lucerne, c’est magnifique, mais on a aussi quelques belles choses à proposer chez nous! La Compagnie des Alpes, avec qui nous restons en très bons termes – et qui laissera d’ailleurs la collection de cires Chaplin à Corsier – a opté pour une stratégie qui n’a pas payé. Je pense que Museum Studio peut y parvenir.
Comment a été initiée cette vente?
Par un coup de chance. J’ai rencontré Michaël Fribourg (ndlr: directeur général de Compagnie Chargeurs Invest) lors des Rencontres 7e Art de Lausanne et, lui qui adore notre région, a été fortement impressionné par le musée.
Et à quel prix a-t-il été vendu? Une source parle de près de 200 millions demandés.
J’en dis que c’est n’importe quoi. Mais nous ne communiquons pas les chiffres.
En tant que l’un des deux pères du projet, qu’est-ce que cela vous fait de confier le bébé à quelqu’un d’autre?
Je le prends comme un nouvel élan, comme une chance.
Y serez-vous encore associé d’une manière ou d’une autre?
Absolument. De part notre connaissance du dossier et nos relations avec la famille Chaplin, nous resterons partenaires d’un projet auquel je crois et pour lequel j’ai notamment créé le Modern Times en parallèle (ndlr: l’hôtel décliné sur le thème de Chaplin situé à Saint-Légier, près de l’entrée d’autoroute de Vevey).
Museum Studio se présente comme «le leader mondial de l’ingénierie et de la production culturelle au service des musées, des marques et des fondations». La société deviendra propriétaire de l’ancien manoir de Charlie Chaplin dès le 1er avril prochain, mais aussi responsable de toute l’exploitation du site, en lieu et place de la Compagnie des Alpes (Musée Grévin, Futuroscope, Parc Astérix, etc.).
Museum Studio ne cache pas ses ambitions: «Le Chaplin’s World est un élément très structurant au sein de notre stratégie et il occupe une place de choix au sein de notre portefeuille», assure Alexandre Vesperini, directeur des affaires publiques de la Compagnie Chargeurs Invest. D’où les montants «très conséquents», mais non précisés, que le groupe entend investir.
Faut-il s’attendre à une refonte du musée? «Non, reprend Alexandre Vesperini, mais l’idée est d’apporter des expériences supplémentaires autour du domaine des images et de l’art, pour des publics plus ciblés.»
Le dirigeant évoque «un laboratoire d’innovations culturelles et créatives, toujours en lien avec Charlie Chaplin et le cinéma». Et de citer des thématiques telles que la fabrication d’images ou les musiques, «dont on sait qu’elles étaient composées par Chaplin lui-même».
Pour Alexandre Vesperini, le Chaplin’s World est un parc à fort potentiel. «Il a eu ses difficultés, comme d’autres, surtout avec le Covid, qui plus est dans un contexte très concurrentiel. Mais de notre point de vue, nous récupérons un actif qui a très bien décollé.»
