Des enseignes à passer au peigne fin

Avec des coupes parfois à moitié prix, les salons de barbier bouleversent le marché de la coiffure traditionnelle.  | N. Desarzens

Emploi
Le Parlement vaudois demande que l’État mette davantage son nez dans les affaires des salons de barbier. Instigateur du postulat, le socialiste Romain Pilloud appelle à plus de contrôles.

«Des coupes à 10, 20 ou 30 francs, comment c’est possible? Il faut que ça cesse! Ces prix mettent en péril tout l’équilibre de la profession.» Coiffeuse depuis 36 ans à Montreux, Colette* demande un alignement des tarifs dans le monde de la coiffure. Dans son salon, une coupe monsieur s’élève à 48 francs. Or, dans un barbershop, c’est souvent moitié prix.
Installé à Vevey depuis moins d’une année, Stéphane partage cette inquiétude et appelle à davantage d’équité. «Cette concurrence nous écrase, déplore ce coiffeur mixte et barbier. En plus des factures usuelles, je dois m’acquitter d’un loyer et des cotisations sociales. À se demander comment ces salons peuvent tourner avec ces prix cassés.»
Des soupçons de «concurrence déloyale» pèsent en effet sur la branche, nous confirme la faîtière Coiffure Suisse. Ces prestations à bas prix alarment plusieurs professionnels et fragilisent les salons traditionnels.

Une zone de «non-droit»?
Alerté par cette situation, le député socialiste Romain Pilloud a déposé un postulat au Grand Conseil visant à un meilleur contrôle de ces barbershops. Un objet qui a été accepté à l’unanimité le 26 août dernier.
Également conseiller communal à Montreux, il souhaite que le Canton mette davantage de moyens dans la lutte contre le travail au noir et ses corollaires. «Deux risques pèsent sur ces salons: le non-respect des CCT et le blanchiment d’argent. Aujourd’hui, par manque de moyens, nous n’avons pas la moindre idée de la proportion du problème.»
Le risque d’amalgame est aussi présent, surtout au vu du profil de ces professionnels souvent issus de la migration. «Avec ce postulat, il y a aussi l’envie de protéger les employés précarisés, afin de ne pas les laisser sur le bas-côté, défend le président du Parti socialiste vaudois. Je ne veux pas accuser pour accuser. Je veux avant tout identifier la pointe de l’iceberg pour s’attaquer à une problématique plus vaste.» Romain Pilloud évoque ainsi le cas d’un réseau de prostitution démantelé dans un barbershop genevois cet été.

Impossible de s’aligner
Pour Mohamad, barbier installé dans son salon depuis sept ans à Vevey, la popularité des barbershops n’est pas une question de prix, mais plutôt de «savoir-faire». «Les clients viennent parce qu’on coupe bien.» Tondeuse à la main, il dit facturer ses prestations au même prix que les autres enseignes, soit 25 francs la coupe, 40 avec la barbe.
«Les coiffeurs sont meilleurs avec les ciseaux, mais je viens ici pour la qualité du dégradé», réagit d’ailleurs un de ses clients installé face au miroir. Avec deux employés à 100%, Mohamad dit travailler avec une fiduciaire lausannoise, afin que «tout soit en règle».
Coiffeuse sur la Riviera vaudoise depuis 17 ans, Joëlle* a perçu l’évolution du marché avec l’arrivée des salons de barbier dans la région et leurs prix «cassés». «Parmi ma clientèle, j’ai perdu la majorité des jeunes hommes. Je comprends qu’ils ne veulent pas dépenser trop de sous, mais il m’est impossible de m’aligner sur ces prix.» Accueil, conseil personnalisé, lavage, rinçage, massage: une coupe chez un coiffeur prend un certain temps selon cette coiffeuse. «Nous proposons un service différent. Je n’ai pas envie d’enlever des étapes dans l’attention portée au client.»
Coiffure Suisse dit aussi se préoccuper du «respect des normes de formation et d’hygiène». «Pour un employé de barbershop, la formation est courte, souvent spécialisée uniquement sur les coupes hommes, rasage et entretien de la barbe. Le niveau et la reconnaissance varient fortement», explique son président Damien Ojetti. L’effervescence de ces salons est aussi perçue comme une diversification du marché, selon la faîtière. Une évolution qui peut inciter à innover dans «l’offre, l’expérience client et le marketing».

Surveillance accrue
Si les contrôles de la police du commerce sont effectués de manière aléatoire – au même titre que pour les autres enseignes – le Secrétariat d’État à l’économie a mandaté cette année une campagne de contrôle spécifique de l’Ordonnance sur l’indication des prix (OIP), visant les salons de coiffure, barbiers, instituts de beauté et établissements de soins du corps.
Les résultats de cette campagne, terminée depuis le 30 septembre, ne sont pas encore disponibles à ce jour. Chargée de veiller à l’application de la convention collective de travail dans la branche, la commission paritaire coiffure a par ailleurs signalé des problèmes essentiellement liés à du travail au noir pour le secteur des barbershops.

*Noms connus de la rédaction

En chiffres

S’il n’existe pas de recensement spécifique des barbershops sur la Riviera vaudoise, l’Association sécurité Riviera (ASR) a identifié 190 salons de coiffure sur le territoire, parmi lesquels une vingtaine de barbershops.