
Cosaque, près de Chuhuiv, 2022.
Des regards qui percent et qui nous attrapent, confondant l’espace et le temps. Une atemporalité saisissante pour montrer l’humain au cœur du chaos. Le pouvoir des clichés d’Edward Kaprov réside dans cette humanité désœuvrée, aux prises d’un déchaînement de violence qui la dépasse.
En 2022, Edward Kaprov est parti photographier la guerre en Ukraine. S’emparant de la technique historique du collodion humide, il a sillonné le Donbass à la rencontre de soldats et de civils touchés en première ligne par
le conflit.
Une démarche étonnante, lorsque l’on sait que cette technique nécessite de mener avec soi un laboratoire et des plaques de verres fragiles. Sans parler du long temps de pose qui impose lenteur et recul, présupposant une collaboration préalable et une relation avec les modèles. Un choix sidérant dans un contexte empreint d’instabilité et de dangers permanents.
Profondeur historique
Reprenant le projet en vol de son prédécesseur Luc Debraine, Pauline Martin est ravie d’accueillir «La guerre sur verre», la première exposition en sa qualité de directrice de l’institution. Aux prises avec l’actualité, les photographies d’Edward Kaprov se démarquent notamment par leur procédé technique. «Son travail est intéressant, car il montre le lien que l’image entretient avec la technique, qui est au cœur des missions du musée. Le collodion humide n’est pas un simple outil, mais oriente la signification des prises de vue.»
Car le choix d’un tel procédé photographique n’est pas anodin. Par son usage, le photographe tisse des liens historiques significatifs: en 1855 déjà, l’Anglais Roger Fenton partait pour la Crimée documenter la guerre avec cette technique, à l’époque novatrice, car bien plus précise. La filiation fait ainsi partie intégrante du propos d’Edward Kaprov, qui s’inscrit dans cette lignée de photographes de guerre pour raconter la permanence de l’horreur à travers les époques.
Aux côtés de ses clichés, l’exposition présentera aussi des tirages originaux de photographes majeurs ayant immortalisé la guerre grâce au collodion humide. Le travail du photographe dialoguera ainsi avec Roger Fenton pour le XIXe siècle et Sally Mann pour l’époque contemporaine. «Par le prisme de la technique, il est intéressant de pouvoir montrer que cette dernière est absolument centrale dans la formation des représentations, détaille la directrice. La technique avec laquelle une image est créée a ainsi de réelles conséquences sur la manière dont nous comprenons le monde.»
Lorsque la Russie a envahi l’Ukraine en 2022, le photographe décide de s’y rendre pour rendre compte de la guerre. Il a travaillé seul, sans soutien éditorial ni financier, travaillant «comme un obsessionnel». «C’était comme si la guerre était arrivée chez moi», détaille-t-il. «Il s’agit de mon peuple des deux côtés.» Son histoire familiale rend ce travail profondément personnel, ses grands-parents étaient originaires d’Ukraine et Edward Kaprov est né et a grandi en Russie.
Il y a deux ans, il a alors équipé une camionnette, la transformant en laboratoire mobile avec 300 kilogrammes de produits chimiques, de l’eau et plus de 100 plaques de verre, avant de la conduire en Ukraine peu après l’invasion russe. La photographie sur plaque humide, produisant des images uniques sur des plaques de verre, une méthode absurdement compliquée et lourde à l’ère numérique, particulièrement dans une zone de guerre. «Quand vous les regardez, la première impression est que c’était il y a 100 ans.» À y regarder de plus près, il apparaît clairement que les soldats disposent d’armes et d’équipements modernes. «Je veux confondre le public. Je veux pouvoir les comparer aux guerres passées, car en fait rien n’a changé. Peut-être que les armes et les téléphones portables ont changé, mais l’essence de la guerre est
toujours la même.»
