
Pour Vania Pittet, il n’est jamais des plus aisés de dire qu’elle fait du tir sportif selon le contexte. «Mais si on a la possibilité d’expliquer, cela permet de mieux faire comprendre.» | K. Di Matteo
Pendant six semaines, le stand des Grandes Iles d’Amont, à Ollon, est devenu le cœur névralgique du mouvement du tir vaudois et suisse. Tout d’abord, la Fête fédérale de Tir des jeunes ces deux derniers week-ends (avec la venue du conseiller fédéral Martin Pfister, voir édition 215, 13 août 2025, et lire ci-contre). Puis, les deux prochains, le 200e anniversaire du Tir vaudois. Enfin le Tir cantonal des Jeunesses campagnardes vaudoises (du 3 au 14 septembre). Un rassemblement comme on n’en avait plus vu dans la région depuis belle lurette.
Le Chablais a même joué en plein sur son statut transcantonal, en associant le mouvement valaisan pour le Tir fédéral, dont une partie s’est déroulée sur des stands de l’autre rive du Rhône.
Des milliers de tireurs se succéderont sur la place de fête aménagée et face aux cibles, que ce soit au pistolet, à la carabine (10 et 50 mètres) ou au fusil (300 mètres). Ils le feront pour la beauté du sport, échanger autour de leur passion, rappeler la vivacité du mouvement, en dépit des clichés, des réserves et des craintes que peut véhiculer une discipline parmi les plus traditionnelles de Suisse, mais aussi parfois les plus clivantes.
«Une bonne école»
À l’instar de l’ensemble du mouvement, Catherine Pilet, présidente de l’Association vaudoise de tir sportif (AVTS) et du comité d’organisation des 200 ans du Tir vaudois, trouve ces procès injustes. La municipale de Rossinière, adepte de fusil à 50 et 300 mètres, peine à se souvenir d’un incident en plus de 40 ans de pratique.
D’où l’intérêt, selon elle, du rendez-vous du 200e: pour expliquer, mieux faire connaître, désamorcer. Et, pourquoi pas, essayer le week-end du 29-31: un bus permettra des tirs sur cible au laser pour une première approche.
«Si j’ai commencé le tir, c’est pour l’aspect social, la convivialité, l’esprit de camaraderie, explique-t-elle. C’est un sport individuel, mais on est en groupe. Le tir m’a apporté énormément, moi qui étais quelqu’un de pas toujours discipliné, qui peinait à mettre des priorités.» La monitrice de tir constate par ailleurs les bienfaits pour les jeunes. «À l’école notamment. Je vois un lien de cause à effet sur leurs résultats.»
Par le dialogue
Les clichés ont toutefois la vie dure, selon Vania Pittet, responsable des caisses. «Faire du tir sportif, ce n’est pas s’entraîner à la guerre», lance la présidente du club de Suchy, 44 ans, tombée dans la marmite grâce aux exemples de ses parents et de son grand-père.
Elle a tout de même l’impression qu’en parler améliore l’image du tir. «Même si j’analyse le contexte avant de balancer dans la conversation que j’en fais. Mais une fois qu’elle est engagée, si on a la possibilité d’expliquer, cela permet de mieux faire comprendre.» Et être une femme, est-ce une contrainte dans le milieu? «Non, il n’y a pas besoin de gagner sa place, mais cela reste un milieu essentiellement masculin.»
Pour le Chablaisien Tom Valterio, 26 ans, membre et moniteur du club de tir de l’Avenir, à Aigle, «mon arme est un instrument de sport, comme les autres. Ce n’est pas toujours facile d’expliquer pourquoi on aime ça, mais les gens comprennent».
Adrien Lüthi, son président et instructeur du club chablaisien, nuance: «Certains ne comprennent pas que c’est un sport, on ne fait que tirer sur des cibles. On passe à tort pour des racistes ou pire… Un enfant qui veut s’essayer au tir d’essai au laser s’entendra dire par sa maman: <Pas question!> Pour nous, c’est juste une histoire de passion et de liens. L’Avenir, c’est ma deuxième
Tandis que le premier tir vaudois date du 14 avril 1804, la fondation officielle de la Société vaudoise des carabiniers, ancêtre de l’actuelle Association vaudoise de tir sportif, remonte à 1825, soit un an après la faîtière nationale. En juillet 1836, Lausanne accueille le premier Tir fédéral en terres vaudoises (trois autres suivront: Lausanne 1876, Lausanne-Ecublens en 1954 et Bière en 2000). Les premières femmes bien classées au Tir en campagne chez les jeunes tireurs apparaissent au début des années 1970. Evelyne Mayor fut la première élue au comité du mouvement vaudois en 1988. En 2018, Catherine Pilet devient la première présidente de l’association cantonale. Tiré de «Deux cents ans de tir associatif dans le canton de Vaud», brochure historique très documentée éditée pour le 200e. À commander par mail à info@tir-vd.ch.

Toutes les Fêtes fédérales de tir des jeunes n’ont pas eu droit à la visite d’un conseiller fédéral. La venue de Martin Pfister le 10 août dernier à Ollon est le fait du Montreusien Laurent Wehrli, même si son humilité ne le lui fera admettre qu’à demi-mot.
Le conseiller national montreusien, qui a accepté la présidence du comité d’organisation, compte une quarantaine d’années de tir sportif au stand de Glion ou dans les rangs de la Noble Abbaye des Écharpes Blanches de Montreux. «Mais j’avoue être très passif aujourd’hui au vu de mes autres engagements.»
A-t-il l’occasion de se prononcer sur ce sujet au Parlement fédéral? «Non, le tir n’est pas discuté très souvent, même si, parfois, certains ont voulu associer le tir, historiquement suisse, aux mouvements conservateur et nationaliste. Ce n’est pas vrai du tout! Le tir sportif est ouvert à tout le monde, jeunes et moins jeunes, femmes et hommes. On est seul devant sa cible, mais c’est une discipline très fédératrice.»
Laurent Wehrli, conseiller national et président du comité d’organisation de la Fête fédérale de tir des jeunes 2025. | DR

Sans mal se porter, le mouvement vaudois de tir sportif a ses défis à relever, selon Catherine Pilet, présidente de l’AVTS. «Au niveau des effectifs, on note une légère diminution, surtout en lien avec l’âge des tireurs, la moyenne d’âge tournant autour des 55 ans.»
Les Jeux olympiques 2024 à Paris, avec les médailles suisses d’Audrey Gogniat (bronze à la carabine 10m) et de Chiara Leone (or à la carabine 50m à trois positions), semblent avoir amené une brise bienvenue dans les voiles. «Mais c’est surtout au niveau de l’investissement pour le mouvement que la baisse se fait sentir. Les comités se déplument et le nombre de moniteurs de tir stagne, on compte toujours un peu sur les mêmes.» Un début de solution passe par des rapprochements de sociétés et une réflexion sur la professionnalisation des tâches administratives.
L’autre écueil vient d’une législation qui s’est durcie, notamment depuis la nouvelle loi de 2019, qui rend moins simple l’acquisition d’une arme et de munitions. «Par ailleurs, s’il est vrai que nous sommes gâtés en termes de nombre de stands, les normes concernant l’écologie et les nuisances sonores sont plus strictes. Et comme on construit de plus en plus près des stands, les problèmes de voisinage sont de plus en plus fréquents.»
Catherine Pilet, présidente de l’Association vaudoise de tir sportif. | DR
