
Avec des feuilles disposées en spirale sur la tige, le haut de la tige du lagarosiphon major est très dense et ressemble à un plumeau. |Noémie Desarzens
«On ne pensait pas qu’elle était si bien implantée ici, c’est plutôt une mauvaise nouvelle!» Grappin à bout de bras, Coralie di Stadio ausculte sa prise, un herbier miniature tout droit sorti des eaux. Responsable de projet au sein de l’Association pour la Sauvegarde du Léman (ASL), elle déplore l’arrivée d’une nouvelle plante exotique. Le danger? L’implantation rapide du lagarosiphon major peut diminuer la biodiversité lacustre.
Par une chaude journée de la fin du mois d’août, après Cully, c’est au tour des eaux du port de la Pichette d’être quadrillées et échantillonnées. Accompagnée de bénévoles, Coralie di Stadio ratisse le fond. Mission? Recenser la présence de cette plante aquatique. «Actuellement, elle figure dans l’herbier lacustre, mais l’année prochaine elle risque de supplanter les autres espèces», ajoute la cheffe
de projet.
Menace pour la biodiversité
Originaire du continent africain, cette plante se caractérise notamment par sa croissance rapide. Son arrivée dans le Léman remonte à deux ans environ, due au déversement d’un aquarium dans ses eaux. Un geste à proscrire, donc. «Comme espèce exotique, elle n’a pas de prédateurs sous nos latitudes, détaille Coralie di Stadio. Elle a donc tendance à tapisser les fonds lacustres et à étouffer les espèces indigènes.» Conséquences: un déséquilibre de l’écosystème et une perte de biodiversité, tous deux indispensables pour la résilience du lac.
Ce recensement va permettre de cartographier les ports et mieux saisir l’ampleur de la situation. Actuellement, 39 ports ont été passés au peigne fin par l’ASL, dont deux valaisans. À l’issue de cette action, l’ASL souhaite envoyer une carte répertoriant la présence de cette plante à chaque gestionnaire de port.
Comme garde-port de la ville de Vevey, Serge Broggi abhorre cette plante. Il faut savoir que les eaux portuaires sont idéales à sa propagation, soit un environnement calme, avec peu de courant. Une situation problématique pour les usagers de ces lieux, car le lagarosiphon peut compliquer le déplacement des bateaux. Et pour empêcher le blocage des ports, Serge Broggi doit se munir d’un râteau pour sortir manuellement des kilos de tiges entrelacées, «un travail titanesque!»
Mais cette invasion subaquatique ne pèse pas lourd face à la pullulation des moules quaggas dans le lac. «C’est une problématique bien plus grave dans les ports, enchaîne Serge Broggi. Elles se collent aux chaînes des bouées, provoquant leur immersion, et aux coques des bateaux. Ce sont des coûts conséquents.»
Léman en danger
Même son de cloche du côté de la Commission internationale pour la protection des eaux du Léman (CIPEL). «Les plantes exotiques constituent indéniablement un enjeu, mais nous faisons face à une multitude de défis affectant la qualité de l’eau, tels que les micropolluants, les microplastiques, l’invasion de la moule quagga, et bien évidemment les changements climatiques», avertit la secrétaire générale de la CIPEL, Nicole Gallina.
Si l’apparente transparence des fonds lacustres fait le bonheur des nageurs et semble être un signe de bonne santé, la réalité est plus complexe. «La moule quagga peut filtrer jusqu’à 2 litres d’eau par jour, privant ainsi toute la chaîne alimentaire du Léman de nutriments essentiels, ce qui menace non seulement la biodiversité mais tout l’écosystème», poursuit la docteure en sciences aquatiques.
Les effets du changement climatique se manifestent également avec le réchauffement des eaux du lac, menaçant ainsi l’équilibre fonctionnel de l’écosystème du Léman. «Les pressions s’intensifient indéniablement et, à terme, tous les usagers pourraient être impactés, qu’il s’agisse des loisirs, de la pêche professionnelle, ou de l’approvisionnement en eau potable. Le Léman est une ressource inestimable dont nous devons prendre soin dès à présent», conclut Nicole Gallina.
«Chaque année, le Léman accueille 50 tonnes de microplastiques, détaille Serge Stoll, docteur à l’Université de Genève. Environ 5 tonnes partent dans le Rhône et le reste s’accumule dans l’eau, les sédiments et sur les plages du Léman.» Publiée à la fin du mois d’août, l’étude «PLA’STOCK» a révélé l’ampleur de la pollution plastique sur nos plages. En moyenne, quelque 7’600 particules de microplastiques ont été recensées par mètre carré. «C’est impressionnant et préoccupant, analyse Serge Stoll. Le Léman est tout aussi pollué que les océans. Cela montre que ces microplastiques sont parmi et autour de nous à des concentrations élevées.» Une menace bien réelle, car cette pollution entraîne au final une contamination de toute la chaîne alimentaire, du zooplancton aux poissons. À échelle individuelle, nous pouvons veiller aux matériaux de nos habits – 60% de cette pollution émane de fibres textiles synthétiques – et éviter le plus possible les produits plastiques. «Au niveau politique, il est urgent d’imposer, par exemple, des normes de rejet au niveau des STEP. C’est un travail qui est encore à établir», précise le chercheur. À noter que ce sont les plages des Grangettes (Noville) et du Bouveret qui se démarquent par la forte concentration de micro et macro plastiques.
