
| DAM
Au simple contact des quelques pierres qui subsistent du Château d’Aigremont, on ravive les cris, la violence et les flammes. Dans les bois ormonans du même nom, une ombre blanche comme sa robe file sans se retourner pour échapper à la horde de «barbares valaisans qui dévastent son manoir», conte Stéphane Genet.
Dans les mains de la belle Isabeau, un coffret de fer. Il renferme des trésors dont on ne sait plus grand-chose aujourd’hui, mais qui s’apprêtent à façonner deux des légendes les plus célèbres des Alpes vaudoises. Dans la lueur du jour et la torpeur de la nuit, d’étranges petits yeux veillent sur la fuyarde.
Lors de notre randonnée, la lumière qui filtre à travers les nuages du jour magnifie une forêt que les pluies de cette année ont ragaillardie comme jamais. Au fil de la route, quelques siècles ou millénaires plus tard, on suit en pensées la comtesse lancée vers l’espoir d’un salut auquel elle n’ose croire dans la panique du moment. Alors qu’elle s’éclipse pour la énième fois derrière un arbre, on ferme à nouveau les yeux, on repart dans le temps, on reprend le jeu de piste.
On retrouve la noble dame qui reprend son souffle sur les berges de la Grande-Eau et repose ses muscles endoloris avant d’attaquer la montée vers La Forclaz. Etonnamment, plus qu’à sa propre sécurité, elle pense à préserver son trésor. Le village ormonan lui offrira-t-il la cachette qu’elle recherche pour sa «cassette», comme la nomme Alfred Cérésole dans son livre «Légendes des Alpes vaudoises»? Elle en doute et poursuit plus avant, vers des lieux qu’elle n’a jamais visités. Elle n’a pour l’heure cure de la beauté de la nature qui l’entoure. À chaque chant d’oiseau, hululement ou branche qui craque, elle serre de plus belle son coffret contre sa poitrine.
Pourtant, quand les derniers sapins noirs disparaissent pour laisser place au lac des Chavonnes, même l’angoisse qui l’étreint ne peut l’empêcher de s’émerveiller. Du haut de la falaise, elle perçoit immédiatement la fin de sa quête, dans ces eaux limpides. Ni une ni deux, le trésor s’envole, heurte la surface du plan d’eau, pour ne jamais réapparaître. Que l’on sache du moins.
Il se raconte, par contre, qu’Isabeau aurait rejoint ces êtres de la forêt qui ont veillé sur elle à son insu tout au long de son périple. De simple humaine, la voilà devenue fée, éternelle, comme la rumeur qui court au sujet des richesses du fond du lac.
Depuis, il se dit que les scintillements et reflets éblouissants du miroir des Chavonnes proviendraient des perles qui se sont déversées sur le fond. À moins qu’il ne s’agisse des restes blanchâtres des ceux qui ont tenté de les récupérer. Ou, qui sait, d’énormes écailles blanches perdues par le monstrueux gardien du lac… On évoqua un dragon blanc, d’autres de simples balivernes. S’agit-il du dernier garde-fou laissé par Isabeau pour veiller sur son bien ou d’une fable sans queue ni tête? Qui peut le dire.
En tous les cas, il fut un temps où une rafale de vent faisait se lever des regards terrifiés vers un mal ailé qui ne disait pas son nom. Au fil des disparitions, la peur froide fit peu à peu place à l’effroi, et les derniers cris ne laissèrent planer derrière eux qu’un silence de mort. Même les éperviers n’osaient plus s’y risquer.
À voir les groupes d’oiseaux piquer sur la surface limpide de l’eau, ou les paddleurs, pêcheurs et autres randonneurs s’adonner à leur passion en toute quiétude, la crainte semble évanouie.
Stéphane Genet suggère toutefois de rester attentif et de tendre l’oreille, on ne sait jamais. Il se pourrait que l’on entende Isabeau chanter un petit air ou une complainte depuis l’un ou l’autre rocher du bord du lac des Chavonnes. Nostalgie de sa vie de mortelle ou nouvelle mise en garde à ceux qui prétendent, encore et toujours, à lui voler son trésor?

Une question subsiste au fil des différentes interprétations des légendes qui tournent autour des Chavonnes: la belle Isabeau, devenue fée, est-elle à l’origine du dragon qui croquait ceux qui s’aventuraient trop près du lac, ou les deux personnages n’ont-ils aucun lien? «J’ai lu de tout dans les différentes versions dont j’ai pris connaissance», lance pour sa part Stéphane Genet. Si l’on se plonge dans l’un des livres de référence, «Légendes des Alpes vaudoises» d’Alfred Cérésole, on serait tenté de dire qu’il n’y a aucun rapport, si ce n’est géographique. En effet, dans les histoires qu’il a répertoriées, le conte du dragon intervient avant celui de la comtesse et il n’est pas dit explicitement que l’être fabuleux protégeât un quelconque trésor. Par contre, l’idée d’un gardien mythologique pour veiller sur un coffre enfoui au fond des eaux pourrait faire sens. Par ailleurs, la blancheur du dragon ne va pas sans rappeler celle de la robe d’Isabeau, mais tout autant que la neige qui environne le plan d’eau en hiver, suggère Cérésole. Un autre indice pourrait jouer en faveur de l’hypothèse d’un dragon issu de la magie d’Isabeau: le «superbe» dragon, «piqué de galanterie», aime jouer les bellâtres et préserver les «accortes Ormonanches»? Selon la légende, à peine l’une d’elles piquait-elle une tête dans le lac, que voici notre ver géant qui accourait pour nager avec elle. Et de «se livrer aux ébats les plus gracieux», entendez des cabrioles raffinées, qui plus est lorsqu’elles le gratifiaient de quelque nourriture. Après quoi, «il faisait un saut, plongeait et disparaissait de tous les regards». Difficile toutefois d’y trouver une réponse définitive à notre question de départ. Mais cette dernière vaut-elle seulement la peine d’être tranchée? Laissons les contes évoluer et prendre des tournures inattendues. Les légendes des Chavonnes n’ont peut-être pas dit leur dernier mot.

2014
Formation
d’accompagnateur en montagne à Saint-Jean (VS), dont un volet sur le conte, complétée par un brevet fédéral en 2020.
2016
Crée sa société de loisirs en montagne Exosport (www.exosport.ch).
2023
Développe le concept de soirées contes et légendes «Nuits magiques».
2024
Lance des balades de (re)connexion, contes et découverte de la nature.
