
La Fondation Sauvetage faons Vaud compte plus de 200 bénévoles à travers le canton, dont une cinquantaine dans l’Est vaudois. | L. Menétrey
4h55. Le jour n’est pas encore levé. Sur les hauteurs d’Ollon, les cimes des Muverans se parent peu à peu de leurs premières lueurs et quelques oiseaux amorcent leurs chants. Autour d’une prairie encore plongée dans la pénombre, cinq bénévoles de la Fondation Sauvetage faons Vaud sont déjà à pied d’œuvre. Les uns sortent le matériel, les autres déploient les drones. Ils ont une mission bien précise: repérer un éventuel faon caché dans les hautes herbes avant le passage de la faucheuse.
Chaque printemps, entre mai et juin, les chevrettes mettent bas dans les prairies (ndlr: à distinguer des biches, qui elles, mettent généralement bas en forêt). Cette période coïncide avec celle des foins. Le problème est que les chevrettes dissimulent leurs petits dans les hautes herbes pour les protéger des prédateurs. Face au danger, les jeunes cervidés adoptent une stratégie qui leur est fatale. Ils restent tapis au sol, parfaitement immobiles. Ainsi, chaque année, près de 1’700 faons finissent sous les lames des machines agricoles dans notre pays, selon les chiffres de Protection suisse des animaux.
Pour éviter ces drames, les associations de sauvetage se sont multipliées ces dernières années et les agriculteurs sont toujours plus nombreux à leur signaler leur date de fauche. «Aucun paysan n’aime retrouver un cadavre dans son foin», souligne Jean-Claude Roch, responsable de l’Est vaudois pour la fondation. «Ça leur permet de faucher sereinement», ajoute Kevin Dreier, pilote de drone. Jean-Claude se souvient encore d’un appel qui l’a marqué. «Un jour, un agriculteur chablaisien m’a contacté après avoir happé un faon. Même au téléphone on entendait l’animal crier. Depuis, il nous appelle chaque année.»
Détection thermique
Ici, l’exploitant a signalé sa parcelle la veille via une application développée à cet effet. «Une fois la requête reçue, on coordonne l’équipe», relève Jean-Claude Roch. Téléphone en main, il désigne la surface du champ à inspecter: 6’000 m² de prairie. Ni une ni deux, Kevin et Didier font décoller les drones équipés de capteurs thermiques, capables de détecter les sources de chaleur sous la végétation et donc de localiser un éventuel animal.
«Plus tôt on intervient, mieux c’est», note Kevin. Et d’expliquer que plus les températures sont élevées, plus il est difficile de détecter avec le thermique. Ce matin-là, le drone rencontre des perturbations inhabituelles. Mais probablement pour une tout autre raison: le sommet du G7. Des restrictions de vol ont fortement limité les survols à Genève et dans plusieurs zones du canton de Vaud pour des raisons de sécurité. «Je pense que ça a un impact. C’est la première fois que le signal est brouillé comme ça», constate le pilote.
Les yeux rivés sur sa console, Kevin manipule les boutons et s’interrompt. «Ah, là, il y a quelque chose!», s’exclame ce dernier. Sur l’écran, au milieu des teintes violettes et oranges oscillantes, une tâche blanche détonne. «Ah non… ça a bougé. Ce n’est pas ça», renchérit-il. En zoomant davantage, il devine la silhouette d’un renard. Fausse alerte!
Pendant que les drones quadrillent le terrain, Stéphanie et Alain se tiennent prêts. Leur rôle est essentiel. Si un faon est détecté, ils doivent pénétrer dans la prairie, le localiser précisément grâce aux indications transmises par les pilotes de drone – au téléphone ou au talkie walkie – puis le recouvrir d’une caisse en bois ajourée pour éviter qu’il ne fuie. «Il arrive parfois qu’il s’échappe, puis revienne exactement au même endroit, et se fasse happer», remarque Jean-Claude.
Le jeune animal ne doit en aucun cas être manipulé. Inodore, il compte aussi sur ce camouflage naturel pour échapper aux prédateurs. Des piquets sont ensuite plantés pour signaler la zone à éviter. Une fois le champ fauché, le paysan ou les sauveteurs retirent la caisse et libèrent le jeune cervidé de tout danger. «On le laisse au même endroit pour que sa mère revienne le chercher. Elle tourne autour et pousse des cris», poursuit le responsable, imitant la chevrette d’un simple brin d’herbe entre les lèvres.
Une inspection au peigne fin
Cantonnier de profession, Kevin participe régulièrement à ces recherches avant de rejoindre son travail à 7h. «Si je peux sauver un faon, ma journée est réussie», sourit-il. Ce matin-là, aucun faon n’est finalement détecté dans la parcelle inspectée. Alors qu’il fait atterrir son drone, Kevin reconnaît que la mission n’est pas sans pression: «Les pilotes de drone ont une vraie responsabilité. Imaginez qu’on en loupe un et qu’il se fasse faucher à cause de nous. Si on donne le feu vert, on doit être sûrs de notre coup!»
Comme Kevin, ils sont plus de 200 bénévoles au sein de Sauvetage faons Vaud. La Direction générale de l’environnement encadre leur formation et délivre les autorisations de vol en zone protégée. Parmi ces volontaires figurent de nombreux amoureux de la nature et bon nombre de chasseurs.
Dans l’équipe mobilisée ce jour-là, plusieurs possèdent le permis de chasse. «Certains diront que les chasseurs les sauvent maintenant pour mieux les tirer cet automne, mais c’est faux, tranche Jean-Claude Roch. Aucun chasseur n’aime tirer sur des faons. C’est uniquement la DGE qui fixe le quota par année, et heureusement, le nombre de tirs reste faible.»
Préserver le fourrage
Ce travail pointilleux porte ses fruits puisque chaque année, des centaines de faons sont sauvés. L’an dernier, l’association vaudoise en a secouru 293, sur les 6’451 à l’échelle nationale. Un record.
Au-delà du drame animal, les accidents peuvent aussi avoir des conséquences pour les exploitations agricoles. Les carcasses broyées peuvent contaminer le fourrage. Si les agriculteurs sont toujours plus nombreux à faire appel, certains ne le font pas malgré la gratuité de l’intervention. Dans les cantons de Bâle et de Thurgovie par exemple, des paysans ont déjà été condamnés pour avoir fauché des faons malgré des avertissements signalant leur présence.
Le soleil est désormais levé. Les anges gardiens des faons rangent leur matériel avant de rejoindre leur occupation. Demain, certains seront à nouveau sur le terrain avant l’aube. Avec une même conviction: quelques heures de sommeil sacrifiées valent bien une vie sauvée!
1’700 faons meurent chaque année sous les machines de fauche
6’451 ont été sauvés en 2025 en Suisse, dont 293 en terres vaudoises
Environ 10’000 naissent chaque année dans notre pays (statistique fédérale de la chasse)
