Jean-Pierre Coutaz, la montagne par essence

Jean-Pierre Coutaz présente notamment au cloître de l’abbaye un puissant triptyque représentant le Cervin, visible ici à l’arrière-plan.  | P. Genet

Saint-Maurice
L’artiste agaunois expose une vingtaine de toiles, des encres «Entre terre et ciel». À voir au cloître de l’abbaye jusqu’au 2 novembre.

«C’est en trouvant les mots que j’ai créé le langage.» Comme souvent avec Jean-Pierre Coutaz, il faut gratter le vernis de l’emphase, lâchée le sourire en coin, pour découvrir la toile du discours: celle d’un artiste à l’humilité aussi désarmante que son œuvre est nourrie, profonde et inspirée. 

Ceci explique peut-être cela: l’homme, 74 ans aujourd’hui, a fait les Beaux-Arts, enseigné les arts visuels et l’histoire de l’art durant 35 ans, dirigé le Château de Saint-Maurice l’espace d’une décennie, réalisé des vitraux pour la basilique de Saint-Maurice, l’église de Grimisuat et la chapelle de la clinique Saint-Amé, ainsi que des pièces de mobilier et des objets de liturgie. 

Il connaît les courants, leurs techniques et leur genèse, sait éclairer comme personne les œuvres en parlant de la vie de celles et ceux qui les ont créées, demeure intarissable sur Francis Bacon, Marcel Duchamp ou les futuristes. 

Peindre LA montagne

Mais surtout, ce qui a toujours frappé chez lui, c’est cette habitude, pudique, élégante, de se mettre dans l’ombre des grands. Ce samedi après-midi de la mi-avril, alors que nous le rencontrons – à notre initiative – dans le cloître de l’abbaye, il dit que cette expo, ce ne sont que des montagnes comme il en fait depuis si longtemps, prétend que ce n’est «pas original», laisse entendre que cela ne sera pas long; ce seront finalement près de deux heures d’échange. 

C’est que l’œuvre intrigue, fascine par sa force, et que Jean-Pierre Coutaz – qui présente également de magnifiques bronzes dans la salle du Trésor, dont un calice et une station de chemin de croix réalisée à partir d’un cep de vigne – magnétise par son aptitude à saisir l’essence de ce qu’il peint. «Mon optique, ce n’est pas de peindre DES montagnes, mais LA montagne. J’en produis, mais je n’en reproduis pas; les gens croient parfois reconnaître des lieux, alors que ce ne sont que des lieux qui portent en eux leur pouvoir suggestif.» 

Magistral Matterhorn

Il y a toutefois eu une exception, datant de 2007 et exposée au cloître: un puissant triptyque représentant le Cervin, peint à la suite d’une sollicitation de la Guilde suisse des peintres de montagne, pour le Musée alpin de Zermatt. Réticent à l’idée de réaliser une énième vision d’un Matterhorn «tellement connu», l’Agaunois finit pourtant par s’y plier face à l’imminence du délai accordé – trois semaines seulement. Il réalise alors ces trois toiles, ce tableau coupé par deux crevasses, ce caillou qui en est trois, composé d’une partie centrale «de jour», giclée, peinte à grands gestes; d’un Cervin de nuit, à droite; et d’un autre sous le brouillard, à gauche.

Magistrale, saisissant avec une grande justesse la puissance et le mystère d’un sommet mythique, l’œuvre a été prêtée le temps de l’exposition agaunoise. Elle représente l’essence du travail pictural de Jean-Pierre Coutaz, celui d’un artiste qui assure n’être «qu’un médium» entre le sujet et la toile. «Ce sont le geste, la matière, les outils qui m’aident à faire surgir la montagne; et j’en suis le premier estomaqué», avoue-t-il. 

Ce d’autant que ce sujet, devenu central dans son œuvre, il l’avait d’abord abordé avec une certaine réserve. «Aux Beaux-Arts, l’objectif de tout étudiant est de se forger un style, rembobine-t-il. Je ne savais pas dans quelle direction aller. Un professeur m’a alors dit: <Vous êtes valaisan? Vous devriez peindre des montagnes.> J’ai d’abord cru à une blague; ce n’en était pas une…» Patiemment, Jean-Pierre Coutaz apprend alors à créer ses propres pigments, à restituer la matière minérale par le gaufrage, à élaborer une technique fondée sur la giclure et le lavage des encres. «La découverte de cette technique a créé le langage.» Un langage qui élève l’âme, l’amenant quelque part… «entre terre et ciel».  

 

www.abbaye-stmaurice.ch
«Entre terre et ciel – encres 1990-2025», exposition de Jean-Pierre Coutaz au cloître de l’abbaye de Saint-Maurice, jusqu’au 2 novembre 2025. Du mardi au vendredi (10h-17h30), samedi et dimanche (13h30 à 17h30). Prix: compris dans le prix d’entrée du site patrimonial.