
Entre savoir-faire et caprices mécaniques, Pierre Alloueteau manie avec dextérité cette presse lithographique. | V. Jobé-Truffer
À l’entrée, un superbe massicot parisien, «restauré», du 19e siècle. Un peu plus loin à sa gauche, une balance de confiseur, «qui est d’une magnifique précision» du début du 20e siècle. Partout sur les murs, des lithographies inspirées. Et au milieu de pots et de boîtes aux contenus dignes de l’antre d’un magicien – colle d’os, suif de mouton ou sang de dragon – une énorme presse de plus de huit tonnes attend que l’on vienne l’embaucher.
«Vous savez, on l’aime cette machine», s’émeut Pierre Alloueteau, en regardant Genta Plasari, son associée dans cette folle aventure, reproduire le cours de dessin de Charles Bargue, du 19e siècle, à partir d’images numériques d’aujourd’hui. «On nous fournit une image numérique et nous en faisons une image analogique, tout le contraire de ce que tout le monde réalise actuellement», remarque le peintre et lithographe qui vit entre sa maison de Clarens et sa péniche en France.
Genta et Pierre présentent les lieux avec un plaisir non dissimulé qui donne envie aux visiteurs ébahis de mettre la main à la pâte, autrement dit dans l’encre. Encre dont Genta aime entendre le «chant» lorsqu’elle s’imprègne sur le papier. Chacun de leurs gestes initie à la poétique d’un mécanisme hors du temps, entre savoir-faire maintenant acquis et caprices d’un instrument qui garde ses mystères. De l’explication du report d’un dessin sur pierre au mouillage du papier, en passant par sa révélation, les lithographes s’appliquent à montrer leur travail, aussi désireux d’être compris que passionnés par leurs outils.
«L’idée de la lithographie est d’utiliser un procédé de répulsion de l’encre grasse et de l’eau maigre, explique le Clarensien. Là où la pierre est mouillée, l’encre ne reste pas, alors que le dessin prend l’encre. La machine va faire ce travail de manière mécanique.» Et son associée renanaise d’ajouter avec un sourire: «On dit que lorsque le papier est humide, il est plus amoureux de l’encre.» Devant leurs œuvres, elle s’enflamme face à la beauté de fesses rebondies, tandis qu’il ne résiste pas aux contours d’un genou finement dessiné.
Premiers contacts
La fameuse presse, venue de l’Aveyron (France), a déménagé plusieurs fois et a cassé un camion avant d’atterrir intacte au Bouveret. Mais c’est à Paris que Pierre Alloueteau l’a utilisée pour la première fois, à 17 ans. «Mes parents étaient éditeurs, précise le peintre. Mon père m’a proposé d’aller réaliser une lithographie dans l’atelier d’Henri Deprest pour apprendre et pouvoir ensuite dessiner et détailler les techniques du procédé dans un livre qu’il allait publier. Elle est signée Horatius et les dessins Pierre Bonnet, car il ne voulait pas mettre mon nom. Il a vendu ma litho et ne m’a pas donné un sou. C’était une éducation…»
L’artiste s’est ensuite consacré à la peinture, a continué à se documenter sur l’histoire de l’imprimerie, mais a voulu oublier cette expérience. Il a rencontré Marie-Hélène, «tolérante, compréhensive et cultivée», sa future femme – sœur de la célèbre navigatrice française Isabelle Autissier – avec laquelle il a eu un enfant. «Quand mon fils a eu 10 ans, même si je vivais bien de ma peinture, je ne roulais pas sur l’or. Comme il était parti pour faire des études, j’ai créé une entreprise de CD-ROM de cours de langues dans les années 1990, novatrice à l’époque.»
Trouver le bon sillon
Le temps lui manque alors pour peindre. Au début des années 2000, il part à Florence retrouver sa passion, le dessin académique, et crée ensuite l’un des premiers cours en ligne dans cette branche. Genta Plasari, docteure en biologie, le suit. Quelques années et une amitié plus tard, la jeune femme abandonne son métier scientifique pour accompagner Pierre Alloueteau qui veut se lancer dans la lithographie et reproduire le cours de Bargue. «Genta a sauté le pas. Elle a quitté sa boîte de pharma devenue insupportable et depuis elle est ruinée», signale l’artiste. «Ruinée, mais heureuse. J’ai tellement gagné en d’autres richesses!», rétorque la désormais peintre.
En 2018, Pierre Alloueteau fait des recherches pour trouver une presse et en déniche deux dans l’Aveyron, à dix kilomètres l’une de l’autre. «Nous sommes partis en plein hiver avec Genta sur les routes enneigées de France centrale, se souvient-il. Nous avons choisi la presse d’un gendarme et l’avons fait amener à Mâcon (France) où j’avais un local.» Après avoir vérifié différentes sources, le sexagénaire se rend compte qu’il s’agit de la machine sur laquelle il avait sué à 17 ans. Incroyable!
Reste encore à connaître la bonne façon d’utiliser l’engin, des années après. Avec l’aide d’un expert, Patrick Pramil, ils apprennent à l’apprivoiser. Aujourd’hui, entre deux masterclasses de peinture et de dessin académique au fil à plomb, les artistes chouchoutent leur presse, la caressent, l’entretiennent avec délicatesse. Un travail d’orfèvre qui se voit dans la qualité de leurs projets.
Infos: fineartlithography.com/fr
