La fin de 7Peaks illustre un marché en phase de «nettoyage»

La brasserie de Morgins 7Peaks – du nom des cimes des Dents-du-Midi – a fermé. Le marché brassicole n’est pas tendre avec les entreprises artisanales et PME du secteur | C. Dervey

Marché brassicole
La brasserie de Morgins a jeté l’éponge. Après une explosion de la branche jusqu’au Covid, les temps sont très durs.

Sans mauvais jeu de mot, le marché des micro-brasseries, qui a explosé il y a une dizaine d’années, a atteint un «pic» avant le Covid, mais la pandémie et la crise économique actuelle ont visiblement sonné la fin de la récré. Dernière preuve en date, la brasserie 7Peaks a annoncé la semaine dernière la fin de ses activités. Elle qui tirait sa raison sociale des noms des sept cimes des Dents-du-Midi – une pour chaque bière produite – s’était pourtant fait une place depuis 2014.
«En créant notre petite entreprise, nous voulions amener quelque chose de différent dans cette région qui nous tient tant à cœur, ont notamment écrit Robby et Corinne Collins, les propriétaires, sur le site Internet de l’entreprise et les réseaux sociaux. Ceci, en proposant des produits de qualité en cohérence avec nos valeurs dans un esprit solidaire et durable. Cependant, depuis plusieurs années, les temps sont de plus en plus durs pour les artisans, et notre brasserie ne fait pas exception. Nous avons tout essayé pour surmonter les défis auxquels nous avons été confrontés, et malgré tout le soutien de notre formidable communauté, cela n’a pas suffi.» Malgré plusieurs tentatives, les Collins n’ont pas répondu à nos sollicitations.
On le sent toutefois dans différents posts, la déception est palpable après onze ans d’une belle aventure. Les messages de soutien et d’affection ont afflué. Mais la tâche était visiblement trop lourde pour la petite équipe qui cultivait une démarche de niche: durable et 100% locale.

Un choc, pas une surprise
Pour Michael Dupertuis, président et directeur commercial de la Brasserie La Mine, à Bex, la fermeture de 7Peaks a constitué un «choc». Les Collins étaient des connaissances. Indépendamment de ce cas, le Bellerin y voit toutefois l’effet d’un mouvement naturel, le contrecoup d’un marché rendu difficile par la conjoncture et le nombre d’acteurs en présence. «Le marché se régule après le boom des micro-brasseries. L’effervescence d’il y a dix ans et l’enthousiasme pour partager la passion de la bière ont généré des vocations et nombre de petites brasseries, comme nous l’étions à l’époque, ont vu le jour. Mais les temps sont durs.»
Pour Gilles Meystre, président de GastroVaud, la froide logique du marché est à l’œuvre. «C’est un peu comme la restauration: il ne suffit pas de brasser 50 litres le week-end et de faire un beau produit pour que ce soit le boulevard vers le succès. La réalité entrepreneuriale prend vite le dessus. Un autre élément clé est la distribution, pour être présent sur le marché. Et pour cela, il faut produire un certain volume.»
Plus de 100’000 litres par an, estime Michael Dupertuis. «C’est d’ailleurs le seuil qu’avait fixé le Canton lorsqu’il a lancé son fonds pour l’industrie (ndlr: mis sur pied dans le contexte de ralentissement de l’économie). Sinon, à la moindre petite crise, tu n’arrives plus à tourner, à payer tes charges.»
Pourtant, 7Peaks avait franchi un cap et se classait parmi les brasseries de taille moyenne. «Ils produisaient même un peu plus que nous je crois, continue Michael Dupertuis (ndlr: 90’000 litres en 2024). L’année dernière a été très dure, avec un été pourri. C’est dur pour les PME, nous n’avons pas l’assise de certains mastodontes. Soit tu sais être résilient, en ayant un capital de côté, soit il faut avoir un revenu annexe. Dans notre cas, nous avons le restaurant. Si tu ne mises que sur la brasserie, tu prends le risque de ne vivre que sur le pic de l’été.»

«Sélection naturelle»
Yan Amstein, l’un des plus gros distributeurs de bières de Suisse, voit également son entreprise de Saint-Légier secouée par le séisme actuel. Il inscrit le mouvement dans un contexte plus large. «C’est tout le marché de la gastronomie et des métiers de bouche qui est sous pression et qui connaît un nettoyage. J’ai de bonnes assises, je peux encaisser un certain temps, mais pas ad æternam. Nous faisons tous partie d’une chaîne. Les cafetiers-restaurateurs constituaient 70% de mon chiffre avant le Covid, c’est 30% aujourd’hui. Chaque semaine, je dois mettre un client aux poursuites…»
«Cette crise n’est pas la première, poursuit Yan Amstein. Mon père, pionnier dans le monde des brasseurs, avait connu celle des années 1970, puis celle encore plus grave des années 1990. Mais l’Ukraine, la crise mondiale… on ne les a pas vues venir. On a manqué d’anticipation et de remise en question.»
Pour le patron d’Amstein, la donne a changé. «Malgré l’euphorie qu’on a pu connaître, cela reste une compétition. Local et petit, c’est un joli concept, mais quand les consommateurs sont touchés dans leurs porte-monnaie, l’éthique et la philosophie passent au second plan et le glas sonne. Désormais, le consommateur veut autre chose pour mettre la main à la poche. C’est malheureux, mais certains vont disparaître pour laisser de l’oxygène aux autres. C’est une sélection naturelle.»

Gilles Meystre - GastroVaud

"La réalité entrepreneuriale a vite pris le dessus. Un autre élément clé est la distribution. Et pour cela, il faut produire un certain volume”

Michael Dupertuis - Brasserie La Mine, Bex

"L’année passée a été rude pour les PME, avec un été pourri. Nous n’avons pas l’assise des mastodontes”