La gestion de l’or blanc, ce travail d’orfèvrerie

Retenir la neige qui tombe, pour en produire le moins possible, et gérer au mieux les stocks à disposition sur les pistes, c’est le jeu d’équilibrisme des dameurs de pistes.  | L. de Senarclens – 24 heures

Alpes vaudoises
Capter la neige et la déplacer à bon escient, pour éviter de devoir en produire trop, confinent au jeu de précision et de stratégie. Exemples à Villars et Leysin.

À l’heure du réchauffement climatique, l’appellation d’«or blanc» n’a jamais été aussi juste pour exprimer la valeur de la neige en station. À l’instar d’une banque nationale avec ses lingots, les sociétés de remontées mécaniques veillent scrupuleusement sur leurs stocks de matière précieuse, de surcroît à moyenne altitude. Et visiblement, les plaisanciers ont apprécié durant les relâches (lire ci-contre).

À Villars, le rôle de gardien du trésor incombe à Oscar Bonzon. L’éleveur et agriculteur de l’alpage de Conche est responsable du damage des pistes pour Villars, Gryon et Les Diablerets. Fort de ses bientôt 30 ans d’expérience au service des remontées mécaniques locales, il jongle jour après jour avec les volumes de neige à disposition grâce à son équipe de 25 chauffeurs et les 11 dameuses fournies. «Quand on sait qu’un skieur déplace une tonne de neige par jour et que les belles journées de week-end, ils sont 10’000, ça donne une idée des mouvements.»

Que ce soit sur l’écran de la salle de réunion, sur sa tablette ou le tableau de bord de la dameuse, tout est pourtant une question de centimètres afin d’équilibrer les niveaux sur les pistes. «Nous utilisons ce système depuis 12 ans. On a les épaisseurs de neige partout via un code couleurs. À nous de nous servir dans les zones bleues pour combler le manque sur les zones rouges. Ici, par exemple, on a 42 centimètres», précise-t-il sur son écran en remontant la piste Chamossaire Sud.

Du côté de Leysin, on utilise aussi le système SnowSat pour connaître les épaisseurs de neige. «Nous devons homogénéiser les pistes avec celle que nous avons stockée dans des <carrières à neige> – des gros tas – ou nous en tirons là où nous pouvons, depuis les bords des pistes», explique Samuel Pittex, chef damage de Télé Leysin-Les Mosses-La Lécherette (TLML).

À Villars comme à Leysin, c’est en fin de journée et en soirée, selon les mêmes horaires, que les équipes s’animent pour préparer et lisser les pistes. «De 16h30 à 2h, reprend Oscar Bonzon. Une séance de 15-20 minutes vers 16h30 permet aux collaborateurs de faire le point avec le chef d’équipe et chacun part sur son secteur avec des consignes précises.»

Retenir la neige

Pour augmenter les chances de disposer d’une neige en suffisance jusqu’au printemps, beaucoup se joue en tout début de saison, avec une phase intense de préparation, essentiellement de nuit. À chaque neigée, il faut être prêt, agir vite et bien, et stocker un maximum d’or blanc.

À Villars, l’objectif est de se rapprocher au plus tôt des quelque 40’000 m3 de neige nécessaires pour assurer la saison au Grand Chamossaire. Plus on sera près de la cible, moins il faudra recourir aux 200 perches de production de neige de culture disséminées sur le domaine.

Pour ce faire, des stratégies existent pour capturer la neige naturelle et éviter sa dispersion. En premier lieu, des «traces», creusées à des endroits stratégiques, où l’or blanc s’amasse. Plus encore, des mini-murs de neige sont constitués et consolidés plusieurs fois par saison avec les dameuses en bordure de certaines pistes. D’apparence banale, ils sont fondamentaux pour faire la nique à l’ennemi public numéro un sur les pentes du Grand Chamossaire: le vent. «Ces parois cassent son élan et la neige reste sur la piste au lieu de partir vers la corniche, explique Oscar Bonzon. Il y a 20 ans, quand j’ai suggéré cette idée, on m’avait traité de fou. Dès l’année suivante, on me demandait pourquoi ça n’avait pas encore été fait», s’amuse-t-il.

Curiosité, l’un de ces obstacles n’est pas en neige, mais en bois. «Un test très concluant», dixit Martin Deburaux, qui connaîtra une déclinaison plus importante cet été (lire ci-dessous). «À Leysin, nous en avons aussi une série aux Fers, explique Samuel Pittex, ainsi que des palissades sur l’arête de Chaux-de-Mont. Cela fonctionne bien.»

« Une question d’équilibre »

Au confort du skieur s’ajoutent d’autres données dans la complexe équation de la gestion de la neige: les coûts, qu’ils soient économiques ou environnementaux. «Tout est une question d’équilibre, ajoute Martin Deburaux, directeur de Télé Villars-Gryon-Les Diablerets (TVGD). Produire le moins possible de neige, rouler le moins possible avec les dameuses, tout en assurant les meilleures pistes possibles.»

Sur le domaine de Leysin, Christian Bernard, chef technique de TLML et collaborateur depuis bientôt trois décennies, ne dit pas autre chose. «On doit garantir la saison jusqu’au 13 avril à Leysin et au 30 mars aux Mosses, avec un coût minimal pour le damage et l’enneigement mécanique.»

À Villars, on est serein cette année. «Avec ce qui est tombé depuis l’automne, nous sommes assurés d’avoir assez de neige naturelle pour la saison, lance Martin Deburaux. Nous avons arrêté de produire de la neige de culture courant janvier déjà, à l’exception de quelques points très précis qu’il fallait consolider pour ne pas compromettre toute la piste.»

Du côté de TLML, le hic est qu’elle ne peut enneiger que 20% de son domaine, sans compter que les températures actuelles ne se prêtent pas à la production. «Jusqu’ici, on a fait une super saison, tient à préciser Christian Bernard. Il a chaque fois neigé quand il fallait, et même aux Mosses, tout est ouvert. Mais on est toujours un peu sur le fil.» «À Leysin, on est à la limite vers l’arrivée en station, précise Samuel Pittex. On est allés chercher à peu près toute la neige qu’on pouvait à droite à gauche. Il nous faudrait une nouvelle crachée.»

De là à dire que les deux hommes espèrent grandement voir le projet de 175 canons à neige supplémentaires entre Leysin et Les Mosses être bientôt mis à l’enquête comme prévu, il n’y a qu’un pas qu’ils franchissent sans hésiter. «Il en va de nos emplois quand même», conclut Christian Bernard.

400 mètres de barrières au Grand Chamossaire

Télé Villars-Gryon-Les Diablerets a validé l’an dernier deux mesures principales pour optimiser la gestion de son volume de neige: un travail sur le profil de certaines pentes (réduisant les volumes de neige nécessaires pour les aplanir durant la saison d’hiver) et des barrières de retenue en bois au Grand Chamossaire, afin d’éviter que la neige tombée ne soit soufflée par le vent vers la falaise et perdue. «Nous avons obtenu le permis de construire pour 400 mètres en deux rangées qui seront posées cet été», explique Martin Deburaux, directeur de la société. Le principe? Par effet Venturi, l’air est accéléré dans un goulot formé par le profil de la structure et la neige qui s’y engouffre s’accumule derrière la barrière. «Un système de micropieux sans bétonnage limitera au maximum l’emprise et l’impact environnemental», ajoute le Villardou. Selon les estimations, le volume de neige bloqué s’élèvera à 33 600 m3, soit près des deux tiers des quantités de neige nécessaires pour assurer la saison au Grand Chamossaire.

Les stations cartonnent

La première semaine des relâches semble avoir comblé les attentes des sociétés de remontées mécaniques. Martin Deburaux, directeur de Télé Villars-Gryon-Les Diablerets évoque +20% par rapport à l’an dernier. «Nous avons comptabilisé entre 11’000 et 12’000 skieurs par jour, ce qui est un bon équilibre: des pistes très bien fréquentées, mais sans attente déraisonnable aux installations.» Même tendance pour Télé Leysin-Les Mosses-La Lécherette avec «environ 40’000 personnes, soit 25% de plus en une année, se réjouit Jean-Marc Udriot, président de la société, sans compter les 10’000 entrées au Tobogganing Park.»

Au glacier des Diablerets, Bernhard Tschannen savoure également. «Nous enregistrons +18% par rapport à février 2024, explique le directeur de Glacier 3000. La neige est de super qualité.» Entre 15 et 20 centimètres sont par ailleurs attendus d’ici à ce mercredi, «de bon augure pour maintenir ouvert le Black Wall (ndlr: une piste ultra-pentue à travers la montagne) qui est un franc succès». Autre motif de satisfaction: la proportion de personnes montant sans skis. «22% des visiteurs étaient des piétons en février 2024, nous sommes à 29%.»

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