La Municipalité pourrait boucler le Moulin-Neuf à la fin de ce mois

Une partie du complexe du Moulin-Neuf au centre d’Aigle.  | LDD

Aigle
Le non-respect des normes incendie est invoqué dans cet immeuble ancien qui abrite artistes et artisans. Le propriétaire se défend.

Depuis beau temps, l’immeuble du Moulin-Neuf, à Aigle, abrite des artistes et des artisans. Certains sont là depuis plus de dix ans. Ils y créent la journée, entreposent aussi des œuvres. D’autres composent, jouent ou se réunissent pour les séances de leur club ou société. Les membres de l’Association socio-culturelle des musulmans du Chablais y prient. Les baux les liant à leur propriétaire, Charles-Pascal Ghiringhelli, proscrivent l’hébergement: ni lit, ni couchette.

Or, ce pôle risque de disparaître. «La sécurité des locataires et de ceux vivant dans les bâtiments alentour n’est plus assurée», déclare Fabrice Cottier, membre de l’Exécutif. Par lettre recommandée en date du 19 septembre, la Municipalité enjoint pour la énième fois au propriétaire de mettre en conformité son immeuble.

Les autorités fixent un délai ultime au 31 octobre pour s’exécuter, «faute de quoi la Municipalité devra prendre les dispositions nécessaires». Si rien n’a été fait et constaté par une délégation communale le dernier jour du mois, la «fermeture immédiate de l’immeuble et de ses abords, sans autre avertissement» pourrait être décrétée. La Municipalité se réserve même «le droit de procéder à une évacuation forcée».

«Nous espérons ne pas en arriver là, car, outre la sécurité, nous souhaitons que les locataires puissent continuer à créer ou se réunir à Aigle. Nous ferons tout ce que nous pourrons pour les reloger, poursuit l’édile. Certains ont du reste écrit à la Municipalité. «Nous leur avons répondu.»

12 ans de procédure

Pourquoi l’Exécutif a-t-il décidé de taper aussi fort, et maintenant? Cette histoire de non-mise en conformité des locaux a fini par lasser l’autorité après des années d’allers-retours entre la Commune et un propriétaire qui a recouru à plusieurs reprises, même jusqu’au Tribunal fédéral. En vain. 

C’est à l’origine, en 2012, qu’elle apprend par l’intermédiaire de l’Etablissement cantonal d’assurance que le Moulin-Neuf n’est plus sous la protection d’un sprinkler (appareil d’extinction qui se déclenche en cas de chaleur intense, alertant d’un possible incendie) et que l’entier du bâtiment ne respecte pas les directives de protection incendie en vigueur. Les visites successives confirment la nécessité de protéger l’immeuble. «Depuis cette date, le propriétaire tergiverse pour produire son concept de mise aux normes anti-incendie», accuse la Commune.

En 2019, le propriétaire transmet un rapport d’expert selon lequel «M. Ghiringhelli s’est engagé à apporter les modifications demandées». La Municipalité veut y croire, mais, 4 ans plus tard, une visite de la Commune et de l’ECA constate que la mise en conformité incendie n’a pas été réalisée. La Municipalité ordonne encore une fois d’y procéder. Nouveau recours de Charles-Pascal Ghiringhelli et nouveau rejet de la justice. Après sa dernière visite des lieux le 28 août, la Municipalité conclut «qu’aucune mesure sérieuse n’a été effectuée». D’où sa prise de décision ultime. 

Pourtant, Charles-Pascal Ghiringhelli assure que des travaux ont été réalisés. «Ils ont commencé depuis 2015, et sans discontinuer. Notamment par la création d’une voie d’évacuation et d’un extracteur de fumée, l’isolation des fenêtres condamnées, la pose de 12 portes anti-feu en 2019, 15 détecteurs de fumée et d’une signalétique lumineuse, la présence d’extincteurs chez chacun des locataires, la mise en place d’une porte d’évacuation au rez-de-chaussée d’un seul battant. D’autres suivront.» 

«Décontenancés»

Et les locataires dans tout ça? «Je ne suis pas étonné par la décision municipale, dit l’un d’eux. Le propriétaire louvoie et ne fait pas grand-chose. Il n’y a selon moi pas d’extincteur dans le bâtiment. J’en ai personnellement un petit dans mes locaux.» Selon le propriétaire, «chaque locataire est muni d’un extincteur». Un autre assure que «ceux qui travaillent ou se réunissent ici sont des gens responsables respectant les demandes du propriétaire». 

Un troisième assure ne «pas se sentir en danger» et fait remarquer «qu’il n’y a jamais eu un incendie ou un accident». Sur ce point, le propriétaire estime qu’«agiter le spectre du danger plutôt que d’accompagner l’analyse du risque objectif à maîtriser est selon moi une démarche plutôt démagogue, mais nullement constructive. C’est le principe même de possibles lieux de création artistique qui est en jeu, élément moteur de notre société et fondatrice de civilisation».

Pour un locataire, «beaucoup sont là non par plaisir, mais par nécessité professionnelle, c’est notre unique source de revenus. Certes les loyers ne sont pas chers, mais ce n’est pas de la philanthropie non plus». Selon le propriétaire, le loyer mensuel s’élève de 5 à 7 frs par mètre carré. «Ce qui est compatible avec leur budget et des mesures de protection incendie raisonnables.»

Tous doivent envisager une solution de repli. «J’ai commencé à faire des cartons», dit l’un d’eux. «Je cherche activement une solution transitoire pour rapatrier toutes mes affaires», lance un autre. D’autres sont «totalement décontenancés» et n’ont «pas de plan B». Et d’espérer que «les choses vont s’arranger» ou que «l’on aura un délai pour se retourner». 

Le propriétaire a annoncé lundi devant quelques locataires réunis à son étude qu’il allait «recourir contre la décision municipale»..