
« La musique romantique est capable d’exprimer ce que les mots ne parviennent pas à formuler” Constance Frei, Musicologue à l’UNIL | F. Imhof
Souper aux chandelles en Singine (FR); concert spécial Saint-Valentin à Échichens (VD); petites et grandes chansons d’amour à Lens (VS). À l’approche de la grande fête de l’Amour, les offres culturelles se multiplient et se déclinent en myriade de plaisirs.
Source d’inspiration infinie, l’amour est un sentiment qui s’éprouve et qui se traduit notamment en musique, donnant lieu à des compositions aussi intemporelles que résolument ringardes.
Cette année, passons outre l’aspect mercantile de cette fête pour décrypter la manière dont les mélodies et autres chansons influent sur nos sentiments. Professeure en musicologie à la faculté des Lettres de l’Université de Lausanne, Constance Frei nous livre quelques clés pour déchiffrer les partitions de l’Amour.
La musique accompagne depuis toujours les grands moments de l’existence, tels que les mariages, les funérailles ou les couronnements. Quel est son rôle social?
– Dès l’Antiquité, Aristote pensait que la musique exerçait une influence directe sur l’âme. Chaque mode musical était associé à un ethos, c’est-à-dire à une disposition affective particulière. La musique était donc perçue comme un outil capable d’éduquer, d’apaiser ou encore de troubler l’esprit.
Au-delà d’exprimer des émotions, la musique en suscite. Existe-t-il une syntaxe affective?
– Aux XVIe et XVIIe siècles, la théorie des affects formalise la relation entre musique et émotion. Une véritable grammaire musicale se met alors en place, faisant de la musique un discours émotionnel codifié.
Auriez-vous un exemple de code musical amoureux typique de cette époque?
– Dans les Madrigali guerrieri e amorosi (Livre VIII) de Claudio Monteverdi (1567-1643), et plus précisément dans le Lamento della ninfa, le tempo lent – le motif descendant caractéristique du lamento – la tonalité et les dissonances contribuent à la construction d’un discours profondément amoureux et douloureux. Autre exemple chez Antonio Vivaldi (1678-1741) et l’un de ses concertos pour violon (RV 271), surnommé L’Amoroso.
Quelle est la place de la voix dans ces élans mélodieux?
– Les déclarations amoureuses passent très souvent par la chanson. De l’opéra à la chanson populaire, en passant par la musique de films, les œuvres musicales sont constellées de thèmes amoureux, explorant aussi bien la passion que la souffrance.
Dialoguant avec nos émotions, la musique est-elle aussi un catalyseur de l’attraction?
– Plus largement, la musique et la danse forment souvent un mariage indissociable dans l’art de la séduction.
Quelle en est l’une des formes les plus manifestes?
– Le tango, par exemple, associe étroitement le rythme musical et le mouvement des corps pour créer une tension sensuelle intense.
Cette capacité de la musique à mettre le corps en mouvement et à éveiller le désir n’a d’ailleurs pas toujours été perçue positivement.
– Pendant longtemps, la danse a effectivement été censurée par l’Église, précisément en raison de son pouvoir de séduction jugé dangereux. Le corps animé par la musique était considéré comme une menace pour l’ordre moral, car il échappait au contrôle de la raison et pouvait conduire à la transgression.
Pour revenir aux émois musicaux, peut-on dater les origines de la chanson d’amour?
– Depuis les origines de l’humanité, les chansons d’amour occupent une place essentielle (dans le monde animal il en va de même). Véritable rite, la chanson d’amour célèbre aussi bien l’union que l’amour impossible, la séduction ou encore l’absence de l’être aimé.
Peut-on parler de musique «romantique»?
– Le romantisme désigne d’abord une période historique, correspondant principalement à la musique composée au XIXe siècle. Toutefois, le terme peut également revêtir une autre signification. Pour l’auditeur, la musique romantique est celle dans laquelle il peut se reconnaître dans son état amoureux – joyeux ou mélancolique. Un air capable d’exprimer ce que les mots ne parviennent pas à formuler. La musique agit alors comme un véritable miroir émotionnel.
Constance Frei nous livre sa liste des œuvres provoquant des tourbillons d’émotions:
«My Funny Valentine», chantée par Dinah Shore
«Caruso», Lucio Dalla
«I fall in love too easily», chantée par Melody Gardot
«Nessun dorma», Giacomo Puccini, interprétée par Luciano Pavarotti
«Impromptu n. 3», Franz Schubert
«Lascia ch’io pianga», Georg Friedrich Haendel, interprétée par Patricia Petibon
«De torrente in via bibet», Georg Friedrich Haendel
«Adagio», concerto pour piano n. 23 KV 488, Wolfgang Amadeus Mozart
«Adagio», concerto pour clavier BWV 1052, Johann Sebastian Bach, joué au piano par Murray Perahia
«Maddalena ai piedi di Cristo», Antonio Caldara, oratorio intitulé «In lagrime stemprato»
