
Autrice de Pérégrine, Joanne Chassot a voulu transcrire une autre expérience de la maladie, à l’image d’un cheminement. | N. Desarzens
Tout quitter pour mieux se retrouver. Le 1er mars 2020, la narratrice met sa vie dans un sac de cinq kilos et monte dans un train, direction Paris. Elle débarque le lendemain à Canterbury pour entamer un pèlerinage le long de la via Francigena. Au programme: 1’800 kilomètres. De la cité du Kent à Rome: un itinéraire pour prendre de la distance, autant physique que psychologique. Mais c’était sans compter la pandémie, qui met un arrêt brutal à son envie d’ailleurs.
Partie se trouver en chemin le 1er mars, la pèlerine empêchée retrouve malgré elle les rives du Léman le 18 mars, et doit se résoudre à l’isolement forcé. Un confinement qui fait surgir les angoisses qu’elle avait tenté de taire en prenant la route: Et si / je passais l’année / dans cette stupeur / si je ne me réveillais / qu’au moment où il faudra bien / recommencer à travailler / sans avoir découvert ce que je voulais faire / sans avoir rien vécu de cette liberté / et si / cette décision de tout quitter / n’avait servi à rien (p. 61) Un isolement subi, mais rythmé par des sursauts comiques, comme lorsqu’elle constate la mort de son levain ou qu’elle questionne le bien-fondé de se couper une frange.
Loin d’être un récit focalisé sur la pandémie, Pérégrine est surtout une voix qui verbalise l’altérité face à l’adversité. Car le 9 juin, le diagnostic tombe: Au moment où elle m’appelle / madame / pour la première fois / je sais déjà (p. 109) À 38 ans, en pleine pandémie, la narratrice apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein.
Cheminer avec la maladie
Parsemée de citations de compagnons de route, à l’instar d’Albert Camus, Audrey Lorde, Irvin Yalom ou Anne Cuneo, Pérégrine se lit comme un récit de vie, celui de Joanne Chassot, nourri par des recherches littéraires et académiques. «Les lectures ont permis d’éclairer ce que je vivais, relève l’autrice. La maladie est bien sûr présente, mais je raconte surtout un cheminement.»
À l’instar d’un carnet de bord, la narratrice rend tous les jours compte des pensées qui la traversent, sous la forme de fragments poétiques. Une forme qui lui évite de tomber dans «le pathos», mais qui permet aussi de contenir, presque littéralement, une expérience très lourde à porter. «La poésie m’a permis de transcender le langage médical», précise-t-elle.
Formée en étude genres et ancienne responsable du bureau de l’égalité à l’Université de Lausanne, Joanne Chassot regarde aussi son parcours médical sous le prisme du féminisme. «Ce récit est bien sûr une histoire singulière, mais il met aussi des mots que je n’ai pas lus ailleurs, détaille l’autrice. Ce récit alternatif permet de diversifier les points de vue sur la maladie.»
En écho à l’écrivaine et militante américaine Audrey Lorde, Joanne Chassot questionne notamment l’intervention chirurgicale visant à recréer la forme d’un sein après une mastectomie: j’essaie de me rappeler / pourquoi une prothèse / semblait une bonne idée (p. 285). Loin de vouloir cacher un stigmate, la narratrice veut affirmer cette différence, afin de la partager avec d’autres femmes. Une manière de pouvoir envisager la suite sans fard.
Plus d’infos:
En librairies dès le 17 août. Vernissage le 27 août (18h) à La Cour de l’Avenir (rue de Fribourg 11, Vevey). Joanne Chassot sera aussi en dédicace au Livre sur les Quais le 6 septembre.

En cette fin du mois d’août, les Éditions de l’Aire publient un autre titre issu de plumes régionales, On ne veut plus gagner, également traversé par un même refus des injonctions, afin de créer un moment de recueillement introspectif.
« règne puissance et gloire délivrez-nous du drame »
Particularité de ce recueil de poésie: ces vers ont été composés par deux plumes, Arthur Billerey et Vincent Gilloz. Voisins de palier, tous deux pères, les deux Veveysans ont préféré «la collaboration à la compétition». Une parole qui passe à l’acte, puisque les poèmes de ce recueil ont été composés conjointement, jusqu’à former «des rejetons anonymes». «Notre écriture est complémentaire, complète Arthur Billerey. Mes vers impulsifs trouvent un écho réflexif sous la plume de Vincent.» Qui d’Arthur ou de Vincent derrière ce vers? Car sous une démarche ludique, leur processus créatif soulève de vrais enjeux, comme le rapport à l’autre et la domination. «Alors que l’écriture est une pratique intime, notre approche est dénuée de territorialité, abonde Vincent Gilloz. De notre rencontre est née une troisième entité, l’amitié.»
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