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«Cette parcelle de la Cour aux Marchandises est emblématique de la nouvelle stratégie urbanistique adoptée par les autorités.» Sous un soleil de plomb, une vingtaine de personnes sont rassemblées en ce mardi sur l’asphalte du parking à côté des voies ferroviaires.
«Après un troisième référendum, la nouvelle législature a opté pour une vision globale du logement, en termes de développement de construction, d’amélioration des espaces publics et de mobilité», poursuit Marc Assal. Urbaniste à la Ville de Vevey, il fait une visite guidée du quartier de Plan-Dessus aux participants du Réseau logement de Suisse romande. «Rien n’est encore réalisé, car nous sommes en phase de planification de ce quadrant, véritable village dans la ville. Notre objectif est de préserver la diversité de ce quartier.»
Pour la municipale chargée de la cohésion sociale Gabriela Kämpf, cette «course d’école» à Plan-Dessus permet d’illustrer le travail à l’œuvre en vue de la densification du bâti existant et l’amélioration de la qualité de vie. «Notre volonté est de créer de l’habitat qui a du sens. C’est une politique essentielle pour une ville qui concentre près d’un quart de la population du district.»
Chapeautée par l’Office fédéral du logement (OFL), cette journée dévolue aux nouvelles politiques en la matière permet à différentes Communes de se rencontrer et d’échanger. «C’est important de saisir le pouls du terrain, acquiesce Marie Glaser, cheffe du secteur Questions fondamentales logement et immobilier au sein de l’OFL. Les préoccupations de ces Communes sont intéressantes à faire remonter pour nourrir les réflexions au niveau fédéral.»
Préposé au logement à la Ville de Morges, Pierre Gfeller témoigne des mêmes problèmes de vacances. «Sur la Côte, tout comme sur la Riviera, il y a peu d’extension possible du bâti. La mission des Exécutifs, c’est de trouver des outils pour que leur population puisse continuer à se loger.»
Quand un seul salaire ne suffit plus
Sur le territoire veveysan, le constat est sans appel. Il y a beaucoup trop de personnes «mal» logées, résidant dans un appartement trop petit ou trop grand selon la taille du ménage. «Un rapport d’expertise nous confirme que les couples sont les ménages qui s’en sortent le mieux, détaille Gabriela Kämpf. Cela prouve qu’un seul salaire ne suffit plus pour se loger correctement. Les familles monoparentales et les seniors seuls sont les plus durement touchés.» La Ville veut ainsi disposer de logements accessibles à toutes les bourses.
Cette problématique de pénurie ne concerne pas uniquement Vevey, mais tout le canton. Pour la résoudre, l’État de Vaud a présenté sa stratégie au début du mois de juin. «Nous faisons face à un double problème, constate sa présidente Christelle Luisier Brodard. Quantitatif d’abord, avec une production annuelle de logements insuffisante et, ensuite, qualitative avec un manque d’offres adaptées aux besoins de la population.»
Une tension exacerbée par une hausse continue des prix sur le marché, location et vente confondues, réduisant davantage l’accessibilité au logement. «Pour atteindre un taux de logements vacants équilibré de 1,5% d’ici à 2030, il faudrait produire entre 5’500 à 6’000 nouveaux logements par an, ajoute la ministre chargée du territoire. Or, cette production n’a pas dépassé les 4’500 unités par an en moyenne ces dernières années. Le rythme de construction est à la peine.»
Le défi est de taille, car il faut construire plus, plus vite et à des loyers abordables. Une stratégie qui ne convainc pas l’Association suisse des locataires (ASLOCA). Selon cette dernière, l’État mise davantage sur une politique de l’offre, sans pour autant encadrer les loyers (voir encadré). Le Canton réplique. «Le contrôle régulier et systématique des loyers n’est pas de compétence cantonale, mais de compétence fédérale.»
La municipale veveysanne de la cohésion sociale est également sceptique. «Les constructions exemplaires, c’est bien. Mais il faut le bon logement pour le bon ménage, réagit Gabriela Kämpf. Il est toujours mieux d’agir en amont, et d’avoir un parc immobilier en adéquation avec les besoins de la population. Cette problématique est très sociale et très politique.»
Vision à 360 degrés
Grâce à la révision du Plan directeur communal (PDCom), adopté en février 2024 par le Conseil communal, les autorités veveysannes ont désormais des outils pour exiger 20% de logements d’utilité publique dans les nouvelles constructions. À la planification urbanistique, on peut désormais ajouter la gestion du patrimoine immobilier de la Ville, une nouvelle carte dans éla manche de l’Exécutif. En effet, le secteur des gérances est à nouveau intégré au sein de l’administration publique depuis près de quatre ans.
C’est un clap de fin dans un dossier digne d’un serpent de mer. Internaliser ou externaliser ce service: cela fait plus de 30 ans que le sujet fait des allers-retours au sein de la politique veveysanne. De plus, les biens locatifs de la Ville sont attribués par un règlement communal, qui vient d’être validé par le Canton, évitant la sélection arbitraire. «Nous sommes une des premières Communes vaudoises à aller aussi loin dans la gestion de notre patrimoine foncier.»
«Posséder une portion congrue de logements dans un contexte d’hyper-spéculation, c’est avoir la garantie d’un contrôle sur notre territoire, tout en préservant les services publics et la population.» Travail mené dans l’ombre, le municipal chargé des gérances Pascal Molliat est heureux de pouvoir mettre en lumière cette gestion.
«Un premier bilan réjouissant montre qu’il est possible d’améliorer à la fois le service public, l’accès aux logements et l’accélération de la transition énergétique, tout en soignant les finances de la Ville, estime l’édile de Vevey Libre. L’internalisation du secteur des gérances au sein de l’administration communale permet de se saisir de la problématique du logement à 360 degrés.»
Si les constats posés par le Conseil d’État vaudois sont partagés par l’ASLOCA Vaud (la pénurie persistante, la hausse incontrôlée des loyers, le manque de logements abordables), les réponses proposées, elles, laissent «un goût amer». En cause: aucune mesure de contrainte pour les milieux immobiliers et toujours aucune garantie pour les locataires. Selon l’association, si la volonté d’accélérer la production de logements peut être saluée, «il faut sortir d’un mythe économique tenace: la hausse des loyers ne s’explique pas mécaniquement par la pénurie, mais par les rendements très largement abusifs que les bailleurs entendent tirer des biens loués. Construire plus, en soi, ne fera pas baisser les loyers».
Au niveau national, les ménages locataires paient en moyenne tous les mois 360 francs en trop pour leur loyer, dénonce l’Association suisse de défense des locataires. Cette dernière a lancé le 16 mai l’initiative populaire fédérale «Oui à la protection contre les loyers abusifs», visant à maîtriser leur hausse. Le responsable communication de sa branche vaudoise, Julien Rilliet, précise encore que la pénurie «complique indéniablement l’accès aux logements pour de nombreux ménages, mais elle n’explique pas directement la hausse des loyers. Le seul moyen effectif de les réduire, c’est de procéder à leur contrôle et de corriger ceux qui sont abusifs». L’ASLOCA s’emploie à récolter les 100’000 signatures nécessaires depuis le 3 juin.
La pénurie de logements dans le canton s’aggrave, et elle s’étend: sur les dix districts vaudois, huit manquent de logements vacants. Le taux d’équilibre se situe à 1,5%, ce qui signifie qu’il y a pénurie lorsque le taux global est inférieur à ce chiffre. Le taux de logements vacants se calcule selon le pourcentage de logements vacants (au 1er juin) par rapport au nombre total de logements de l’année précédente. Dans notre région, le district Riviera-Pays-d’Enhaut a seulement 0,85% de logements libres. La commune de Vevey enregistre un taux encore inférieur, avec 0,74%. Le district d’Aigle est celui qui s’en sort le mieux avec un taux s’élevant à 1,81%.
