Le chef d’orchestre de La Maison passe la baguette

Philippe Gex et Grégory Rausis auront collaboré durant 15 ans à la Maison de Terre des hommes Valais, à Massongex.  | P. Genet

Massongex
Arrivé à Terre des hommes Valais en 2001, Philippe Gex transmet les rênes de l’institution à Grégory Rausis le 1er mars prochain. Rencontre.

Les enfants arrivent, reviennent, repartent. Mais lorsque l’on passe la porte de La Maison, les gestes, les mouvements demeurent les mêmes, invariablement. Les gamins sourient, saluent, sautent dans les jambes ou dans les bras de Philippe Gex. Qui le leur rend bien, échangeant quelques mots d’une douce paternité sans cesse renouvelée. Alors que l’on parcourt les couloirs à la recherche du bel endroit pour la bonne photo, il est question de sieste que l’on décline d’un air entendu, lui préférant l’attraction télévisuelle des dessins animés.

Quelques instants auparavant, on était dans le bureau que Philippe Gex occupe depuis près de 24 ans et pour quelques jours encore, aux côtés de son successeur Grégory Rausis (lire ci-contre). On parlait de l’impact du travail de La Maison, qui depuis 1963 a offert un avenir à des milliers d’enfants quasi condamnés dans leurs pays par de lourdes pathologies, cardiaques principalement. «On ne sauve pas l’Humanité, mais on sauve des humanités», glisse Philippe Gex, conscient que 200 enfants par an, par rapport à tous ceux qui meurent, ça n’est pas beaucoup. «Mais quand c’est ton gamin, ce n’est pas pareil…»

Une histoire de confiance

Grégory Rausis s’exprime avec des mots frères, dans la même humilité, parlant de La Maison comme d’un «phare qui brille dans la nuit d’une société baignée de drames et de tragédies». L’état déclinant de la planète ajoute à cela de nombreux défis. Certes, «la possibilité pour ces enfants d’être traités chez eux s’améliore. Mais les besoins sont gigantesques; des milliers d’enfants ont besoin d’être opérés du cœur dans le monde. En 2024, La Maison a accueilli des enfants provenant de plus de 20 pays. On accueille ce que l’on peut…» Une goutte d’eau dans l’océan, mais qui a de nombreux effets sur la formation et le développement dans divers pays.

«On réalise ici ce que tout le monde aimerait probablement réaliser d’un point de vue humain, mais que tout le monde ne peut tout simplement pas réaliser», glisse pudiquement Philippe Gex au moment d’évoquer les soutiens financiers à La Maison. «La personne qui sauve ces enfants à travers ses dons le fait de manière volontaire, ce n’est pas ponctionné sur des impôts, ce n’est pas contraint, cela donne une très grande noblesse à ces gestes. Et celui ou celle qui est à nos côtés a choisi d’y être; c’est une histoire de confiance extraordinaire, dans un monde de méfiance et de défiance.» La force populaire, individuelle, profondément humaine et responsable. «Il ne faut pas attendre de révolutions de masse, mais chacune et chacun peut avoir un impact», complète Grégory Rausis.

Les doutes, puis la certitude

Cet impact, Philippe Gex en a pris la mesure très vite, lorsqu’il débarque à La Maison en 2001 après des années dans l’enseignement et les assurances notamment. «Je n’avais pas imaginé quoi que ce soit en arrivant ici. Mais très rapidement, j’ai compris que j’avais envie d’y rester.» Il y avait alors tout un travail de structuration à réaliser. «Je ne savais pas nager et en une semaine on a essayé de m’apprendre le dos crawlé», sourit aujourd’hui le futur retraité. Il s’est alors «jeté» dans le grand bain avec tous les doutes que sa nature lui colle à la peau – «Vais-je réussir? Que suis-je réellement capable d’apporter?»

Et les planètes, très vite, se sont alignées. «Avant d’arriver ici, mes efforts ne nourrissaient pas mes valeurs, n’étaient pas en corrélation avec elles. J’aurais pu gagner plus d’argent, avoir moins de soucis, mais pour construire quoi au final?» La brique dans le mur. Une parmi d’autres, toutes nécessaires pour que le mur tienne – les collaboratrices et collaborateurs «extraordinaires» de La Maison, les hôpitaux universitaires, la force de vie et de résilience des enfants. Et dans ce mur, la direction «doit être le ciment qui fait que les pierres tiennent».

Près d’un quart de siècle plus tard, le mur est toujours debout.  Contre vents et marées, Philippe Gex «aura été ce chef d’orchestre magnifique, humble et sincère, qui a permis que tous les instruments s’accordent au mieux, dans la plus grande harmonie possible», sourit, ému, Grégory Rausis. Le chef d’orchestre peut transmettre sa baguette avec sérénité.

« Pour ces enfants, on est le 144 »

Grégory Rausis, vous travaillez ici depuis 2010 comme chargé de communication et responsable de la recherche de fonds. Comment voyez-vous la suite ?
– Quand je regarde dans le rétro, je ne peux que constater la qualité du travail effectué. Je m’efforcerai d’être dans la continuité. L’environnement a changé, nous avons vécu un changement de partenaire historique, il y a eu le Covid. Il faudra s’adapter aux défis qui vont se présenter. Mais l’idée est de rester dans la recherche de qualité et d’humanité qui caractérisent La Maison. C’est un défi humain, qui implique de maintenir une équipe performante pour accueillir les enfants au mieux et rester ce maillon de solidarité essentiel et visible.

Quel impact a eu la fin de la collaboration avec Terre des hommes Lausanne ?
– Cela a eu le mérite de rendre le rôle de La Maison encore plus important. Ici, on est dans le concret: si on n’est pas là, ces enfants meurent. Pour eux, on est le 144. Au moment de la cessation du partenariat avec Terre des hommes Lausanne, nous avons reçu beaucoup de messages et avons pu ainsi mesurer l’élan de tous les gens qui partagent notre vision de la solidarité.

Comment La Maison fonctionne-t-elle aujourd’hui ?
– Nous accueillons 180 enfants par an, dont 150 via notre partenariat avec l’association Mécénat Chirurgie Cardiaque. Nous travaillons également avec les fondations Une chance, un cœur du professeur Goy, et Chirurgie pour l’Enfance Africaine. 80% des enfants accueillis ici le sont pour des cardiopathies. Nous fonctionnons avec un budget annuel de 4,2 millions de francs. Nous sommes à flux tendu au niveau du personnel – une cinquantaine de personnes – et avons subi des augmentations de frais, que ce soit au niveau alimentaire et énergétique ou dans le domaine des assurances sociales. Mais cela n’empêche pas la solidarité. Nous avons toujours autant de gens qui nous soutiennent par leurs dons.