Le dernier Gauguin a été peint à trois mains

Le tableau sous lumière ultraviolette (à dr.) montre des zones du visage retouchées par un tiers. | Kunstmuseum Basel 

Art
Le Kunstmuseum de Bâle vient de confirmer l’authenticité de l’«Autoportrait aux lunettes». Le lanceur d’alerte Fabrice Fourmanoir reste persuadé que cette œuvre qui a transité par Vevey est une forgerie.

Nous l’avions révélé ce printemps, le dernier tableau de Paul Gauguin, peint en 1903 aux Marquises (Polynésie française), était possiblement un faux. Propriété du Kunstmuseum de Bâle depuis 1945, il était dans le viseur de Fabrice Fourmanoir, ancien marchand d’art et grand spécialiste du peintre postimpressionniste. Il a fait retirer plusieurs œuvres de Gauguin de grands musées.

Le Français, qui vit au Mexique, a alerté avec force documents et arguments la direction de l’institution rhénane qui a retiré immédiatement l’œuvre pour la faire examiner scientifiquement et vérifier sa provenance. Sa direction a communiqué la semaine dernière que – selon elle – l’œuvre est un vrai Gauguin.

L’huile sur toile de 41,4 x 23,5 cm, connue sous «Autoportrait aux lunettes» ou «Portrait de l’artiste par lui-même» a transité pendant plus de 20 ans par Vevey. C’est Louis Grélet qui l’a reçue aux Marquises d’un révolutionnaire vietnamien surnommé Ky Dong, dernier infirmier et compagnon de Gauguin (1848-1903). Grélet a amené le tableau en 1905 en Suisse. 

Cet aventurier et commerçant en spiritueux natif de la Riviera a écrit dans une lettre datée de 1962: «Ky Dong avait esquissé au crayon sur une toile la figure du peintre. Celui-ci la reprit, la corrigea, la peignit de sa main, puis l’offrit à Ky Dong. Lors de mon retour en Europe en 1905, Ky Dong, à qui j’avais rendu quelques services, m’en fit don. Je la cédai à M. Ormond père en 1923/24.» Fabrice Fourmanoir estime que ces affirmations sont fausses et qu’il a organisé une forgerie avec Ormond.

Autoportrait «présumé»

Louis-Francis Ormond était actif dans le tabac à Vevey et beau-frère du grand peintre américain John Singer Sargent. Le tableau a été inscrit en 1924 à une vente de Sotheby’s à Londres, mais retiré car un doute planait sur sa véritable paternité. Ormond l’a donné à son fils Jean-Louis. Fondateur de la Société des arts et lettres de Vevey, il fonde la grande compagnie tabacole Rinsoz & Ormond en 1931.  

Trois ans plus tôt, il a vendu son Gauguin à un collectionneur bâlois qui en a fait don au Kunstmuseum en 1945. Le directeur qui l’a reçu a écrit cette année-là dans un rapport: «À la lumière du grand nombre d’autoportraits connus de Gauguin (ndlr: 17) et des photographies, personne n’aurait l’idée de reconnaître un autoportrait de Gauguin dans le tableau de Bâle. Il fut d’ailleurs qualifié d’«autoportrait présumé» et d’abord attribué à «un élève tahitien».

Une batterie de mesures

80 ans plus tard, le Kunstmuseum de Bâle a donc confirmé la validité de l’attribution à Gauguin. «Le musée a mené une enquête approfondie combinant recherches de provenance, analyses techniques et consultation d’experts internationaux», informe l’institution. Outre l’examen au microscope, plusieurs techniques d’imagerie ont été utilisées: photographie technique sous lumière visible et ultraviolette (UV), réflectographie infrarouge et radiographie. 

Des micro-échantillons ont aussi été prélevés et analysés au laboratoire art-technologique de la Haute école des arts de Berne. Les résultats ont été comparés aux données publiées sur les œuvres de la dernière période de Gauguin. «Les analyses ont établi que les matériaux picturaux du portrait correspondent. Cela inclut le support, les pigments et les liants, tous utilisés par Gauguin dans d’autres travaux», détaille la direction.

Des zones d’ombres
persistent

L’analyse à la lumière UV a toutefois révélé que des zones du visage ont été retouchées ultérieurement, entre 1918 et 1926. «Plus précisément le front, les yeux, le nez, le menton, la barbe et la gorge.» Elle a par ailleurs mis en évidence des traces de blanc de titane dans les zones repeintes. «Ce pigment n’étant pas disponible pour les artistes avant 1918, cela constitue une date possible pour la retouche. Ces modifications pourraient avoir été motivées par une vente planifiée.» Outre Ky Dong et Gauguin, une troisième personne a donc peint le tableau. On ignore qui…

Le «Kunst» a fait examiner le «Portrait de l’artiste par lui-même» par le Comité Gauguin de l’Institut Wildenstein Plattner à Paris. L’institution a confirmé qu’il «est incontestablement de Gauguin». Pour la direction du musée bâlois, «rien n’indique qu’il s’agisse d’un faux intentionnel». Le dernier Gauguin a donc retrouvé sa place dans la salle 30, aux côtés d’une œuvre majeure du peintre français: «Ta Matete».

Joint au Mexique, Fabrice Fourmanoir n’en est pas convaincu. «Ce rapport ne fait qu’alimenter la polémique. Il ne dit rien par exemple des yeux bleus et du nez parfaitement droit. Or, Gauguin avait les yeux marron et le nez tordu. On le voit sur chacun de ses 16 autres autoportraits.» 

Ce spécialiste du peintre parisien «conteste l’impartialité des Wildenstein, à la fois experts et marchands». Il affirme qu’il «continuera son combat pour prouver que l’ultime œuvre de Gauguin est une forgerie réalisée par des faussaires».