«Le dessin m’a sauvé la vie, il a été mon premier psy»
Vince a dédicacé «Moskitos – À table!» au festival BD Mania à Belfaux (FR) début novembre. | V. Jobé-Truffer
Un moustique qui devient végan en sirotant du vin rouge, un autre sur un brancard, parce qu’il a suivi le Tour de France, des femmes en burqa qui rient des talibans qui se font piquer: Vince pique là où cela fait mal dans «Moskitos – À table!» Pourquoi donc s’est-il arrêté sur cet insecte enquiquinant? «Il y a un an, je me suis fait dévorer par les moustiques dans la Drôme, raconte le quinquagénaire originaire de Clarens. Pour me venger d’eux, j’ai posté des dessins humoristiques sur Facebook, qui ont eu beaucoup de succès. Au bout du troisième ou quatrième post, mon ami Thierry Barrigue m’a appelé en me disant que c’était une super idée et qu’on allait en faire un bouquin. C’est d’ailleurs lui qui en a écrit la préface.»
Et le voilà aujourd’hui dans les festivals de Suisse et de France, souriant et reconnaissant de pouvoir présenter son ouvrage mordant. Pourtant, il n’en est pas à son coup d’essai. À 12 ans déjà, le Genevois illustrait le livre de poèmes de son grand-père Alexis Chevalley, «Le poémier d’enfance», publié aux Éditions Delta à Vevey. «J’ai reçu mon premier salaire, 400 francs, que j’ai partagés avec mes frères et sœurs. J’ai commencé tout gamin à dessiner, pour attirer l’attention de mon père, artiste-peintre et prof de dessin. Je n’ai pas vraiment réussi… Toutefois, le dessin m’a sauvé la vie. Il a été mon premier psy. On fait ce qu’on veut sur une feuille de papier et on n’est pas obligé de montrer son œuvre. On peut la chiffonner et la jeter.»
Refouler les horreurs
Dessiner lui a en effet permis de résister aux terribles épreuves qui ont sillonné sa vie. Vincent Chevalley n’a que 4 ans quand il est abusé par un membre de son entourage, et cela jusqu’à ses 8 ans. «À l’époque, le seul moyen que j’ai trouvé pour me protéger, c’est de me rendre indésirable en prenant du poids. C’est l’une des raisons de mon obésité, en dehors du facteur génétique.»
Pour survivre, il va même refouler les horreurs subies, les oublier totalement après avoir jeté ses dessins à la poubelle. Cette amnésie l’aide à se forger de bons souvenirs, dont ceux de ses vacances passées chaque année à Mont-de-Plan, au-dessus de Chexbres. «J’ y allais en été et à Pâques. On roulait les œufs là-bas. C’est aussi à Chexbres qu’est née ma passion pour le septième art, grâce à mon oncle Jean Chevalley, qui s’est occupé de son cinéma de 1970 à 1990.» Du «Dictateur» de Chaplin, aux films des années 1980, en passant par «L’Aveu» de Costa-Gavras, il s’émerveille de la force du cinéma engagé.
À 15 ans, l’illustrateur en devenir réussit l’examen d’entrée à l’École des Arts décoratifs à Genève, où il reste un an, au milieu de «gars qui avaient 18-20 ans et voulaient tous devenir graphistes», comme lui.
Face à la mort
Cette «concurrence» lui déplaît. Il se tourne alors vers le monde des soins palliatifs dans lequel il restera trente ans. «Je me rappelle la première toilette mortuaire que j’ai dû effectuer. Cela m’a tellement choqué que j’ai dessiné, dessiné, dessiné. J’ai tout balancé, mais j’avais besoin d’évacuer, évacuer, évacuer.»
Il réalise des affiches pour faire connaître la fibromyalgie, «une maladie reconnue par l’OMS, mais pas par les assurances de santé en Suisse». C’est ainsi qu’il rencontre le dessinateur Barrigue qui le pousse dans la direction du dessin de presse. «Je peux y exprimer mon regard sur le monde, sur les injustices. Ayant régulièrement subi harcèlement et discriminations à cause de mon poids, je me sens très proche des causes des femmes, toujours autant maltraitées.» Il publie ses dessins d’actualité en Italie, dans «L’Espresso», ou encore dans le «New York Times norvégien».
Marié trois fois, père de deux enfants et grand-père de trois petits-enfants, Vince a su se relever d’une dépression liée au suicide de la mère de son fils, a survécu à une septicémie causée par la pause d’un by-pass et aux menaces de mort d’un fanatique qui n’a pas apprécié ses caricatures.
Mais son cœur reste énorme. Il a encore des BD à illustrer et des émotions à partager. «Je dessine l’histoire d’une veuve qui se rend sur la tombe de son mari, entend une voix et découvre que c’est un chat qui lui parle. Pour avoir travaillé avec de nombreuses personnes âgées, je sais que l’animal est important pour garder un contact avec la vie. Il faut garder l’espoir. Et rigoler! C’est mieux que de pleurer.»
À lire: «Moskitos – À table!», Vince, Association chez Yvette, Self Collection, 2023














