«Le gaz naturel a un rôle à jouer dans une société décarbonée»

René Bautz (à gauche) quittera son poste à la fin de l’année. Il travaillera d’ici là en binôme avec son remplaçant, Gilles Verdan. | J. Espi

Vevey
L’année dernière, Gaznat a réalisé un chiffre d’affaires record. Le directeur général de l’entreprise veveysanne et son futur remplaçant font le bilan.

Dans un contexte géopolitique tourmenté, l’entreprise basée à Vevey a annoncé en juin avoir réalisé un bénéfice 2023 record. Nommé cet été, son futur directeur général Gilles Verdan fera face ces prochaines années aux défis de la décarbonisation. Interview croisée avec le CEO actuel, René Bautz, avec lequel il travaillera en tandem jusqu’à la fin de l’année.

Vos résultats 2023 font état de 2,2 milliards de chiffre d’affaires, avec une progression de 7% par rapport à l’année précédente. Comment expliquez-vous ces chiffres?
– René Bautz: Ces résultats sont justement dus au prix du gaz. Plus celui-ci est élevé, plus notre chiffre d’affaires va augmenter. Nous avons également réussi quelques bonnes opérations de négoce, et nous avons généré des revenus exceptionnels grâce à notre filiale de trading basée à Zurich.

Vous imputez également ces résultats à la volatilité du marché. De quelle volatilité parle-t-on?
– R.B.: Durant la crise énergétique de 2022, les prix du gaz pouvaient varier de quelques dizaines d’euros dans la même journée. Tout est lié au contexte géopolitique. Depuis quelques jours (ndlr: au moment de l’incursion de l’armée ukrainienne en Russie), le gaz a par exemple pris 10 euros par mégawattheure.

Durant cette crise qui a mis un coup de projecteur sur le gaz naturel, il a beaucoup été question du gaz russe. Dans quelle proportion en trouve-t-on encore ici?
– R.B.: Nous n’avons pas de contrats directement avec la Russie. Une partie nous parvenait de manière indirecte depuis l’Allemagne. Nous avons remplacé ces accords par des contrats d’approvisionnement avec la Norvège.
Gaznat évoque beaucoup la place du gaz dans la transition énergétique. Quelle sera-t-elle dans un monde décarboné?
– Gilles Verdan: Il faut que la transition énergétique se fasse, qu’on remplace les installations de chauffage par des pompes à chaleur. Mais on ne pourra pas tout remplacer par de l’énergie électrique verte. On connaît les problèmes de flexibilité et de stockage des énergies renouvelables. Les infrastructures gazières ont un grand rôle à jouer, puisque le gaz naturel et les gaz de synthèse peuvent être stockés, pour une utilisation pendant l’hiver.

On parle de «gaz vert», produit également avec de l’électricité verte, de quoi s’agit-il exactement?
– G.V.: C’est ce qu’on appelle des installations power-to-gaz. On utilise de l’énergie électrique renouvelable pour produire du gaz de synthèse. Nous produisons de l’hydrogène à partir de l’électrolyse de l’eau, et le combinons avec du CO2. Grâce à un «réacteur de méthanation», nous produisons ainsi du gaz de synthèse. Nous pouvons également l’utiliser à nouveau dans des turbines à gaz qui produiront de l’électricité.
– R.B: Nous voulons vraiment verdir notre gaz, avec un objectif de 100% de gaz vert d’ici à 2050.

Vous collaborez avec l’EPFL dans le cadre de votre Innovation Lab à Aigle, inauguré il y a exactement une année. Où en sont ces recherches?
– G.V.: Nous y avons développé ce réacteur de méthanation. Avec une entreprise d’Avenches, GRZ Technologies, nous allons lancer une présérie afin de le commercialiser. Nous avons aussi innové avec une membrane en graphène qui sert à capter le CO2, afin justement de le récupérer pour notre production de gaz vert. Des premiers tests ont déjà eu lieu en milieu industriel.

En parlant de gaz vert, on se tourne vers le biogaz, mais avec une production d’un peu plus de 1%, on a l’impression que cela ne décolle pas?
– R.B.: Sa proportion est encore faible, mais ceci concerne toute l’Europe. En Suisse, sur 33 TWh de consommation annuelle de gaz, on estime le potentiel du biogaz entre 3 et 7 TWh. On pourrait même monter jusqu’à 12-15 TWh si l’on intègre toutes les formes de méthanisation (ndlr: comme par exemple le lisier de ferme ou encore la biomasse sèche). Pour développer ce type de gaz, nous avons besoin d’un soutien politique. Il faudrait par exemple enlever la taxe CO2 sur le gaz renouvelable.

Le gaz reste une énergie fossile, et doit donc être supprimé en tant que carburant. Comment vivez-vous la disparition progressive des stations de ravitaillement pour les véhicules?
– R.B.: Nous regrettons évidemment cela. À l’époque, nous avions beaucoup investi, notamment dans les stations de remplissage. Il reste un potentiel dans le domaine des transports publics par exemple.

Mais les stations vont continuer de fermer?
– R.B.: Elles ne fermeront pas toutes. Sur la trentaine qui existent en Suisse romande, certaines seront justement adaptées pour les véhicules poids lourds.