« Le handicap m’a ouvert la porte sur deux extrêmes »

La jeune femme de 26 ans a grandi à Vevey. C’est également sur le quai Perdonnet qu’a eu lieu le tournage de l’épisode de «Ce qui nous porte».  | V. Schmidhauser

Vevey
Ado, Cindy Ribeiro a vu son quotidien basculer. Un arbre s’est écroulé sur elle il y a 10 ans à la place de la Gare. Elle nous livre aujourd’hui un témoignage empreint de résilience et de détermination.

C’est un drame qui avait ému toute la région pendant l’été 2014: après la chute d’un ailante à la place de la Gare, Cindy Ribeiro a perdu l’usage de ses jambes. Six ans après, la justice a reconnu que le spécialiste mandaté par la Ville pour le contrôle avait fait preuve «d’une imprévoyance coupable». Les charges ont toutefois été abandonnées pour prescription.

Nous avons rencontré Cindy Ribeiro après sa participation à «Ce qui nous porte», une série produite par Nous Prod et soutenue par la Fondation suisse pour paraplégiques, qui raconte le parcours de duos d’amis, dont l’un est en situation de handicap et l’autre valide. Dans la continuité de cette série, une soirée projection, témoignages et une table ronde sont prévues mercredi prochain à l’Université de Lausanne (voir encadré). 

Cindy, vous avez vécu un grave accident il y a 10 ans. Quels défis avez-vous rencontrés depuis ?

– Tout a changé du jour au lendemain. C’est une nouvelle vie qui commence, avec des questionnements auxquels on ne devrait pas être confronté à cet âge-là. Sortir de l’hôpital pour la première fois a sans doute été le plus difficile. Pendant six mois, j’ai vécu dans un «cocon», entourée de l’équipe médicale et de personnes qui vivaient la même chose que moi. Une fois dehors, c’est dans le regard des autres que j’ai senti que j’avais changé. Puis d’autres questions sont apparues, notamment en matière d’accessibilité.

Dans « Ce qui nous porte », vous relevez justement que les difficultés d’accessibilité sont souvent à l’origine du sentiment de différence…

– Quand tu es en fauteuil, tu attires l’attention, que tu le veuilles ou non. C’est d’autant plus marqué lorsque les lieux ne sont pas accessibles. Par exemple, les infrastructures du gymnase et de l’université n’étaient pas pensées pour les personnes à mobilité réduite. Cela te rappelle que tu ne peux pas faire les choses de la même manière que les autres.

Y a-t-il des choses auxquelles vous avez dû renoncer ? Et des découvertes inattendues ?

– J’ai toujours eu la bougeotte et j’étais passionnée par les agrès. Avec les limitations physiques dues à l’accident, j’ai dû rediriger mon énergie ailleurs, notamment sur le plan intellectuel. Être en fauteuil demande aussi une adaptation constante – une capacité que je n’aurais probablement pas autant développée dans d’autres circonstances. Et puis, face à la différence, une nouvelle forme de sensibilité se dégage. Ça tisse des liens. 

On vous sent justement très unies avec votre amie Lisa dans l’épisode. Quelle place a votre entourage dans votre parcours ?

– J’ai la chance d’être bien entourée, avec une famille et des amis très présents. Grâce à eux, j’ai pu reprendre ma vie normalement et continuer à faire ce que j’aime, notamment voyager. Avoir des proches sur qui compter et avec qui rire de ses galères est essentiel pour ne pas rester bloquée sur les aspects négatifs.

Voyager en fauteuil, c’est un défi. Que représentent ces voyages pour vous ? 

– C’est une véritable échappatoire pour me vider la tête et prendre du recul. On réalise aussi que l’accessibilité n’est pas toujours là où on l’imagine. Parfois, on s’attend à une catastrophe, et finalement tout se passe bien. À l’inverse, certains pays que l’on pense exemplaires ne le sont pas forcément. La Suisse en fait partie: elle est en retard par rapport aux ressources qu’elle possède, et c’est un vrai pincement au cœur pour moi.

Comment l’expliquez-vous ?

– Ailleurs, les gens sont parfois mieux sensibilisés à la question du handicap: la norme, c’est l’être humain, peu importe sa condition. Ici, c’est plutôt celui ou celle qui marche. Pourtant, les Suisses sont empathiques et à l’écoute; ce n’est pas par indifférence, mais par manque d’information et de sensibilisation sur le sujet. 

La série vise justement à faire changer les regards. Comment le vôtre a-t-il évolué au fil des années ? 

– J’ai réalisé que les apparences peuvent être trompeuses. Ceux qui font le plus de bruit ne sont pas toujours ceux qui ont le plus besoin de soutien. Je n’aurais jamais la prétention de dire que je comprends ce que traverse quelqu’un avec un autre handicap, même si nous partageons des points communs. Le handicap m’a aussi ouvert la porte sur deux extrêmes: d’un côté, j’ai été face à des comportements inadéquats, qu’il s’agisse d’individus ou d’institutions; de l’autre, j’ai rencontré de véritables «pépites», des êtres profondément bienveillants et prêts à m’aider sans rien attendre en retour. Et ça, c’est vraiment incroyable.

«Ce qui nous porte»,
épisode sur Cindy et Lisa, Play RTS

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Cinq histoires en capsule vidéo

Le 14 mai prochain, l’Université de Lausanne. – Cindy y étudie la psychologie – accueillera la projection de la série «Ce qui nous porte», produite par Nous Prod et soutenue par la Fondation Suisse pour paraplégiques. Cette dernière œuvre pour l’autonomie et la rééducation des personnes paralysées médullaires. À travers 5 épisodes de 5 minutes, la série offre une immersion dans le quotidien de couples d’amis – l’un en situation de handicap, l’autre valide – abordant des sujets aussi variés que la sexualité, la santé mentale ou les proches aidants. La projection se déroulera de 18h à 20h, dans la salle 1612 du Bâtiment Géopolis. Inscriptions sur: https://events.unil.ch/register/428