
Au fil des siècles, le gâteau aux pruneaux s’est imposé comme le symbole du Jeûne fédéral. Une place qui s’explique vraisemblablement par des raisons pratiques. | Adobe Stock
Le Jeûne fédéral, c’est quoi au juste? Faites l’expérience: posez la question autour de vous. D’abord, on vous sortira le lundi de congé. Et ensuite, la tarte aux pruneaux. Ou inversement. Et rares seront sans doute les personnes à vous en dire davantage sur cette célébration profondément inscrite dans l’ADN de la Suisse, qui mêle à la fois religion et politique.
Allez, petite leçon d’histoire. C’est à la fin du Moyen Âge qu’il faut remonter pour trouver ses origines. À cette époque, face aux épidémies, aux guerres, aux disettes et autres fléaux, le christianisme réplique par des journées de prières et de pénitence. Une pratique elle-même héritée du judaïsme. La première trace écrite d’une «grande prière des Confédérés» date de 1517. Par la suite, protestants et catholiques instaureront des journées de jeûne et de recueillement à diverses occasions. Ainsi, en 1639, les cantons réformés fixent un jeûne annuel pour remercier Dieu d’avoir tenu la Suisse en dehors des affres de la guerre de Trente Ans.
Le même jour pour (presque) tous
Juillet 1796. Face à la menace révolutionnaire et afin de renforcer la cohésion entre les différentes confessions, la Diète fédérale – à savoir l’assemblée des délégués cantonaux – décrète un jour de jeûne qui serait observé à la fois par les catholiques et les protestants. Ce jour fut célébré pour la première fois le 8 septembre de cette même année.
Les dates de cette célébration étant devenues différentes selon les cantons, la Diète décide en 1832 d’harmoniser le calendrier dans tout le pays. Elle jette son dévolu sur le troisième dimanche de septembre: le «Jeûne fédéral» tel qu’on le connaît aujourd’hui était né. Une décision à laquelle n’adhéra pas Genève, qui choisit de maintenir au jeudi suivant le premier dimanche de septembre, d’où l’existence d’un «Jeûne genevois».
«Chez les protestants, l’ordonnancement de cette journée resta du ressort des autorités politiques cantonales et chez les catholiques, des responsables diocésains», décrit le Dictionnaire historique de la Suisse. Les gouvernements cantonaux pouvaient ainsi rédiger des messages pour le Jeûne, une pratique encore d’actualité en terres vaudoises, où le Conseil d’État livre chaque année une réflexion à cette occasion.
On notera encore qu’en Suisse, seuls les cantons de Vaud, de Neuchâtel et une partie du Jura bernois observent un jour de congé au lendemain de ce dimanche particulier.
Un gâteau bien pratique
Un jeûne. Ce qui veut dire rien dans le ventre jusqu’au lendemain? Pas tout à fait. Dans la pratique de l’époque, ce jeûne dominical ne semblait pas aussi drastique qu’on pourrait l’imaginer. «Il ne durait pas tout le jour et n’excluait pas la consommation de viande», notent les historiens Justin Favrod et Jean-Daniel Morerod dans un article à ce sujet. «À l’origine, l’essentiel était de ne pas manger à midi et d’attendre le soir pour un repas qui, lui, était comme à l’ordinaire. Les pasteurs faisaient donc en sorte de retenir leurs fidèles à l’Église aussi longtemps que possible.» À savoir, tout le matin et jusqu’au début de l’après-midi.
Et la tarte aux pruneaux dans tout ça? «Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le célèbre gâteau n’était pas l’unique repas toléré ce jour-là», indiquent les deux historiens. Selon certaines sources, notamment citées dans le Dictionnaire suisse romand d’André Thibault et Pierre Knecht, cette pâtisserie de saison se serait imposée pour des raisons pratiques. On ne pouvait en effet pas passer sa journée à l’église et préparer un repas pour le soir. Une part de tarte, parfois confectionnée la veille, pouvait ainsi très bien faire l’affaire. Plus tard, cette collation sucrée fut également autorisée à midi.
Réunir encore et toujours
Aujourd’hui, ce qu’on appelle aussi la «Journée fédérale d’action de grâce, de repentance et de prière» est encore célébrée sur le plan religieux. À Clarens par exemple, un culte spécial est organisé depuis plusieurs décennies. Chapeauté par la Table ronde œcuménique de Montreux, il se déroule en plein air sur la Grand-Place et a pour particularité de rassembler différentes confessions chrétiennes. Un rendez-vous qui réunit généralement 200 à 300 personnes. «Le but est de vivre une célébration qui représente la capacité de s’unir dans la diversité, ce qui est une des principales caractéristiques de la Suisse», expose Vincent Demaurex, pasteur de l’Église évangélique réformée à Clarens.
Dimanche, ce culte sera placé sous le signe de la gratitude. Ou l’«action de grâce», pour reprendre la terminologie ancienne. «Nous vivons une période où nous avons l’impression que tout va mal, poursuit Vincent Demaurex. Or, c’est important de ne pas rester sur une seule vision du monde et de se rendre compte que certaines choses sont belles autour de nous.» Un agent pastoral catholique et un pasteur du Gospel Center (mouvement évangélique) livreront une réflexion à ce sujet. Une cérémonie qui sera bien évidemment ponctuée par une dégustation de tartes aux pruneaux que les participants sont invités à apporter. «Quoi de mieux pour créer des liens?», lance le pasteur.
Malgré ces quelques survivances de nature religieuse, le grand public semble avoir égaré le sens du Jeûne fédéral. «C’est comme beaucoup de choses instituées à une époque très ancienne, constate Vincent Demaurex. Aujourd’hui, le Jeûne correspond à un jour de congé. Même si on ne connaît pas sa signification, on peut s’en réjouir et avoir de la gratitude. C’est déjà une partie de ce que visaient nos ancêtres en l’instituant.»
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