«Le patrimoine bâti appartient aux générations futures»

Fanny Pilet à l’Église St-John de Territet, où son entreprise Sinopie a restauré les décors intérieurs.  | M. Urban

Distinction
Bénéficiaire du Prix de la culture du bâti 2024, Fanny Pilet est la première conservatrice-restauratrice d’art récompensée par la Fondation vaudoise pour la culture.

La beauté se déniche à chaque recoin de rue, ou même dans une cage d’escalier pour qui sait bien observer. Si vous croisez Fanny Pilet en ville, vous la trouverez certainement le nez en l’air, scrutant un fronton de porte ou une frise florale, des détails quelconques à notre regard profane. 

Son regard affûté parvient à déceler l’histoire et l’origine de particularités architecturales qui peuvent nous paraître banales, voire disgracieuses selon les goûts de certains. Un bout de façade a priori sans histoire se transforme alors en petite merveille. Lauréate 2024, elle espère que ce prix va mettre un coup de projecteur sur son métier et sur la nécessité de la protection du patrimoine architectural.

D’un montant de 20’000 francs, ce prix pour la culture du bâti distingue une personne engagée dans la conception ou le rayonnement du patrimoine bâti vaudois. «Ce pays compte énormément de grands architectes, souligne cette artisane établie à Cully. La culture du bâti permet d’apprécier les qualités esthétiques de leurs œuvres.»

Comme une archéologue

Pour comprendre en quoi consiste son travail, Fanny Pilet aime dire que ça ressemble parfois à une fouille archéologique. «Sauf que je ne gratte pas la terre, mais les murs, image-t-elle. Et on y trouve de magnifiques trésors!» Un travail d’orfèvre, où la patience est reine et la précision de mise. «Moi qui suis impatiente! Par chance, ce métier est varié, ce qui me permet de faire plusieurs tâches en parallèle.».

Fille d’un père architecte, qui a notamment été chargé du Château de Chillon durant deux décennies, et d’une mère professeure d’histoire de l’art, Fanny Pilet a eu très tôt le goût de la vieille pierre et de ses trésors. «Les monuments sont tous gardiens d’une histoire particulière. Mon activité me permet de me plonger dans leurs histoires et de valoriser leur esthétique initiale.»

Après un bref passage en histoire de l’art à l’Université de Lausanne, la Veveysanne a l’opportunité de faire un stage en restauration au sein de l’atelier Saint-Dismas. De stagiaire, elle devient employée et n’a plus jamais quitté ses spatules plates ni son pinceau. «Cela fait 30 ans que j’exerce cette profession. À 20 ans, je voulais absolument travailler et j’ai eu la chance de faire mes premières armes lors de la restauration des décors peints de l’Abbatiale de Romainmôtier.»

Après une quinzaine d’années passées au sein de cette entreprise, l’envie de voler de ses propres ailes s’impose. Elle se lance et cofonde «Sinopie» en 2012, son atelier de restauration d’art installé à Vevey. Des débuts difficiles pour cette jeune entreprise qui doit faire ses preuves. Un premier chantier de taille en 2015, la restauration des décors intérieurs de la synagogue de Lausanne, propulse leur atelier. «Un autre chantier clé, celui des cages d’escaliers et foyers du Grand Théâtre de Genève nous a ensuite permis de décoller financièrement», poursuit-elle.

En ce début d’année, l’atelier Sinopie est en train de restaurer entre autres un des tableaux du Musée historique de Vevey. «C’est un travail d’orfèvre. La restauration sur des peintures murales d’édifices, c’est pareil, mais à une autre échelle!»

Redonner vie et couleurs pour l’éternité

Conserver et restaurer sont deux facettes essentielles de son artisanat, dont le but est de préserver les décors originaux d’un édifice. Pour éviter une intervention malheureuse, il est nécessaire de connaître les différentes techniques artistiques de l’époque et d’effectuer des recherches historiques pour consolider le travail de restauration.

Retrouver les décors et les couleurs d’origine: des investigations qui s’apparentent à un jeu de piste digne de Sherlock Holmes. «Pour retrouver la teinte originelle d’une demeure en Lavaux, j’ai fait tout le tour du bâtiment jusqu’à trouver une petite zone derrière la cheneau que les ouvriers n’ont pas réussi à atteindre avec leurs outils. C’est comme ça que j’ai trouvé la première strate avec les couleurs d’origine.»

Pourquoi ce besoin de retourner au modèle original? «Il s’agit premièrement de faire preuve de respect pour les choix et le travail effectués avant nous, explique Fanny Pilet. C’est aussi une question d’humilité et de passage de témoin. Le patrimoine bâti appartient aux générations futures.»

Bio express

1975 Fanny Pilet naît à Vevey.
1993 premiers stages à l’atelier de conservation-restauration Saint-Dismas à côté de cours d’histoire de l’art qu’elle suit à l’Université de Lausanne.
2004 naissance de sa fille Zoé, suivie en 2007 de celle de son fils Oscar.
2012 elle co-fonde l’atelier Sinopie, une entreprise de conservation-restauration d’art et études stratigraphiques, spécialisé dans le patrimoine bâti, basé à Vevey.
2015 premier chantier d’envergure pour Sinopie, la synagogue de Lausanne, puis en 2017-2018 les foyers du Grand Théâtre à Genève.
2022 Fanny reprend seule la direction de Sinopie, entourée de son équipe.
2024 elle reçoit le prix de la Fondation vaudoise pour la culture, domaine de la culture du bâti.