
Dans son atelier, Patrice Sautaux manie la marteline pour casser les tesselles, les petites pièces de marbre ou de porcelaine qu’il utilise pour ses compositions. |R. Brousoz
Sa passion, on la devine déjà sur le seuil de sa maison de Saint-Légier. À gauche de la porte d’entrée, c’est un chat tranquille qui vous regarde en guise de bienvenue. Et à droite, un petit yin et yang. «Celle-ci, c’était ma toute première mosaïque», précise Patrice Sautaux en désignant le fameux symbole chinois dessiné en petits carrés de marbre noir et blanc.
Depuis deux ans, c’est principalement en centaines de pièces colorées que s’écoule la vie de ce bricoleur de 71 ans. «J’ai pris ma retraite il y a huit ans», raconte l’ancien installateur sanitaire-chauffage natif du canton de Fribourg. «Comme je m’enquiquinais un peu, j’ai trouvé cette vieille bâtisse à retaper. Après l’avoir terminée, je cherchais une activité artistique, quelque chose d’assez poussé. Je ne voulais pas faire un truc de retraité!»
Passionné de dessin depuis toujours, le Saint-Légerin d’adoption décide de s’initier à l’art délicat de la mosaïque. «C’est un choix qui a étonné du monde autour de moi», sourit celui qui a passé sa vie sur les chantiers. «Je posais des radiateurs et des tuyaux.» En 2023, il séjourne une semaine dans un atelier du Luberon pour apprendre les rudiments de cette discipline ancestrale «pas évidente». Une découverte qu’il complète l’année suivante avec un cours donné à Lausanne par Adriana Cavallaro, une professionnelle de la discipline.
Réussi ou non?
Alors que la plupart des initiés abandonnent assez vite, lui se prend au jeu de ces puzzles exigeants. Et chronophages. «C’est presque un métier d’esclave. C’était d’ailleurs littéralement le cas chez les Romains, souligne-t-il. Quand on part sur un truc, on en a pour quelques jours. Ça prend du temps, mais comme j’en ai, ça va!» C’est dans l’ancien local à chaudière de sa maisonnette – une minuscule pièce boisée transformée en atelier – que le mosaïste amateur se fait la main.
Après avoir dessiné son projet sur papier, il casse lui-même ses petits morceaux de marbre ou de porcelaine émaillée à l’aide d’une marteline. L’enjeu consiste ensuite à disposer les «tesselles» en cherchant la bonne dynamique, la juste harmonie. «C’est généralement à la fin de l’exercice que l’on sait si c’est réussi ou non. Ça m’est parfois arrivé de tout démonter alors que j’arrivais au bout!»
Le septuagénaire ne s’en cache pas: son objectif serait de pouvoir créer ses propres œuvres, sorties de son imagination. Mais pour le moment, il apprend en copiant. Ses modèles? Des mosaïques venues du fond des âges, comme cet antique portrait d’une gitane retrouvé en Turquie, sur lequel il travaille actuellement. Ou des photos qu’il parvient à reproduire en petits cubes. «J’ai recréé le chien de ma copine.» Dans un coin de son établi, on reconnaît aussi les couleurs vives de l’artiste Keith Haring, dont il a reproduit les personnages.
Une solitude enrichissante
Au plaisir des mains et des yeux, Patrice Sautaux associe celui de l’esprit. «J’aime bien être seul. En travaillant, j’écoute des livres audio, des émissions de philosophie. Je regrette un peu de ne pas avoir appris ces choses à l’école», confie-t-il. La réalisation de ses fresques l’amène d’ailleurs à s’enrichir toujours plus. «Tenez, en reproduisant ce portrait de la déesse Artémis, j’ai appris plein de choses à son sujet.»
Un grand curieux dont l’horizon ne se limite pas à une table de travail. Celui qui, dans les années 1970, a traversé sac au dos l’Iran, l’Afghanistan et l’Inde a gardé le goût de la bougeotte. Grèce ou Sicile: ses destinations du moment font évidemment écho à sa passion pour la mosaïque. «Mais que ce soit à Avenches, Vallon ou Orbe, la Suisse ne manque pas non plus de richesses», relève-t-il.
Un «bip» se fait soudain entendre dans le petit atelier. De sa poche, il sort un petit boîtier relié à un fil. Il le consulte. «Je suis diabétique depuis l’âge de 26 ans, note-t-il. Ça ne m’empêche pas de réaliser plein de choses.» La preuve que même si la vie nous donne des pièces biscornues, il y a toujours un moyen d’en faire une jolie composition.
