
Siffler pour se sentir «totalement libre»: une performance à découvrir de Bertrand Causse | N. Gaman
La Reine de la Nuit de Mozart, Libertango d’Astor Piazzolla, un nocturne de Chopin, l’air du film Rabbi Jacob. Bertrand Causse siffle les pièces célèbres les plus ardues avec une élégance et une virtuosité troublantes. Il faut dire que le Parisien est aussi pianiste, altiste, chanteur et chef d’orchestre. Accompagné à l’orgue par le talentueux Vaudois Guy-Baptiste Jaccottet, le vice-champion du monde de sifflet 2018 fera vibrer le Temple de La Tour-de-Peilz le 8 mars, sur invitation de l’Association des Concerts Clef de Voûte, dans le concert «Ne sifflez pas l’organiste!»
«Guy-Baptiste m’a demandé si je pouvais siffler La Foule d’Edith Piaf, se réjouit le musicien français. Mais aussi des œuvres de Gabriel Fauré, Le Colibri d’Ernest Chausson, une danse hongroise de Brahms. Dans une église, l’acoustique se prête à véhiculer l’instrument sifflé, parce que c’est très perçant, un peu comme une trompette. Et Guy-Baptiste est un jeune organiste formidable qui aime sortir des sentiers battus et avec qui je peux présenter un programme éclectique et pas seulement un répertoire classique.»
Un don familial
Enfant, Bertrand Causse aimait écouter siffler son père, médecin ORL et grand mélomane. «Mon papa, que j’adorais, se faisait souvent beaucoup de soucis pour ses patients. Souvent nerveux, sombre, il se détendait complètement quand il sifflait, dans l’intimité. Cela m’a motivé naturellement à l’imiter, parce que moi aussi, cela me rendait heureux.»
Pourtant, l’altiste attendra des années avant de faire des sifflements un instrument à part entière. Il a fait partie de plusieurs groupes et ensembles, contemporains et classiques, dans lesquels il sifflotait les partitions durant les répétitions pour réfléchir à leur interprétation. Et puis, les sifflements se sont intégrés aux concerts de son quatuor, discrètement, ont ému les spectateurs de Belgrade lorsqu’il a sifflé le Toréador de Bizet avec un orchestre de chambre.
«Une violoncelliste de l’Opéra de Paris m’a dit que c’était un instrument formidable que personne ne connaissait et qu’il fallait en faire quelque chose, se souvient Bertrand Causse. Je me suis mis à y réfléchir. Et mon papa est décédé deux mois plus tard. Un gros choc, qui m’a poussé à me lancer et à devenir siffleur.» Des problèmes de bras, «une dystonie de fonction, le pire truc qui puisse arriver à un musicien», l’ont forcé à mettre l’alto en pause. Passer plus de temps avec sa famille – il a quatre enfants – devenait aussi une nécessité.
C’était il y a neuf ans et l’instrumentiste ne regrette rien. «Quand je siffle, je me sens totalement libre. Je ne suis pas en compétition avec d’autres pour avoir une place dans un orchestre. Il n’y a rien de politique, c’est de la poésie pure.»
Son premier «vrai» concert en tant que siffleur, «Ne sifflez pas sur la pianiste», s’est déroulé à Paris, lors de la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars 2019. «J’étais accompagné par la pianiste Christine Chareyron. Je me permets de siffler des pièces qui appartiennent au répertoire classique seulement si je sens que je peux y apporter quelque chose de nouveau. Le phénoménal ne m’intéresse pas. Je tente d’apporter la surprise, une autre forme d’écoute.»
«Ne sifflez pas l’organiste!», Bertrand Causse et Guy-Baptiste Jaccottet, Temple de La Tour-de-Peilz, 8 mars à 11h, gratuit avec chapeau à la sortie. clef-de-voute.ch
