«Le théâtre doit parler du moment présent»

Lorenzo Malaguerra et l’équipe du spectacle «Le projet Hugo – De quoi demain sera-t-il fait?». De g. à dr: Yannick Barman, Denis Alber, Mali Van Valenberg, Edmée Fleury, Philippe Soltermann (tout derrière), Pascal Rinaldi, Romaine, Chloé Zufferey.  | P. Genet

Monthey
Lorenzo Malaguerra, metteur en scène, directeur du Crochetan depuis quinze ans, monte «Le projet Hugo». Un exemple ambitieux de l’art qu’il défend: un théâtre de la vérité, qui ne triche pas. Rencontre.

«Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne…» Comme un appel d’air, Pascal Rinaldi, Denis Alber et Romaine hérissent d’une urgence électrique les vers de Victor Hugo, sous la trompette et la direction musicale de Yannick Barman. Avec comme compagnons de scène Mali Van Valenberg, Edmée Fleury, Chloé Zufferey et Philippe Soltermann, elles et ils travaillent d’arrache-pied et d’arrache-cœur sur l’œuvre colossale, titanesque, intense comme peu d’écritures, de l’un des plus grands auteurs de la littérature francophone. Un «projet Hugo» des plus ambitieux qui réunit deux compagnies romandes, en coproduction avec le Théâtre Le Reflet à Vevey, le Casino Théâtre de Rolle et le Théâtre du Crochetan. Le directeur de ce dernier nous parle de sa vision du théâtre et revient sur ses quinze ans à la tête de la culture montheysanne. 

Lorenzo Malaguerra, pourquoi Victor Hugo?

– L’idée vient de Philippe Soltermann, et elle m’a tout de suite séduit. Avec les années, j’ai appris à découvrir un autre Victor Hugo, une autre œuvre, celle d’un homme en rupture avec un monde passé, au cœur d’un XIXe siècle de fureur et de sang et dans une Europe aux frontières très mouvantes. On connaît son combat contre la peine de mort, on en sait moins sur son exil de plus de 20 ans, sa détestation de Napoléon III, sur le fait qu’il a risqué sa vie à plusieurs reprises pour ses luttes politiques et sociales. Cet auteur me fascine à plusieurs niveaux.

Les textes narratifs qui accompagneront les extraits de l’œuvre de Victor Hugo, c’est une volonté d’ancrer cet écrivain dans le monde d’aujourd’hui?

– Ce n’est pas forcément quelque chose que j’ai conscientisé. Alors oui, les références sont évidentes: les guerres, on les a, les conflits esthétiques de la fameuse «bataille d’Hernani» entre les Anciens et les Modernes, on les a, la pandémie, on l’a eue – pour ne citer que cela. Mais l’idée générale, c’est de se demander en quoi le théâtre peut nous parler d’aujourd’hui. Un théâtre muséal m’intéresse assez peu. Il faut que cela parle du moment présent, parce les gens y sont réunis pour partager sur le monde dans lequel ils vivent.

Cela semble être un fil rouge de votre parcours de metteur en scène, de «La Nuit juste avant les forêts» de Koltès, soliloque d’un personnage en fracture avec la société, à ce Hugo très «politique» en passant par l’«Antigone» de Sophocle, monté il y a 3 ans en plein air à Monthey, symbole du «non» au pouvoir en place.

– Oui. Ce qui m’intéresse, ce sont les figures marginales, les gens en rupture avec un parcours plus classique. Ce sont de superbes matières théâtrales.

D’où vous vient cet attrait pour cet intérêt?

– (sourire) Je crois que j’ai toujours eu un petit problème avec l’autorité en général. Quand on me contraint à faire quelque chose, j’ai plutôt tendance à vouloir faire l’inverse.  

Le théâtre de divertissement, ce n’est pas votre truc, en somme… 

– Attendez, j’aime me divertir au théâtre… Parce qu’il n’y a rien de pire que de s’y ennuyer. Alors j’essaie de trouver de l’amusement, de la légèreté. J’adore Feydeau, par exemple. Mais ce qui m’intéresse, c’est que les personnages aient un enjeu, que les actrices et acteurs défendent leur partition. 

C’est aussi ce qui dicte votre programmation au Théâtre du Crochetan? 

– Oui, j’ai ça en tête. Je cherche des comédiennes et des comédiens qui sont capables de transcender le propos, qui soient investis, engagés dans leur personnage. Ce que j’aime, c’est le théâtre qui ne triche pas. C’est un métier difficile, où l’on est souvent au chômage. Si on n’est pas là pour rechercher la vérité d’un personnage, ça ne sert à rien
de faire ce métier.

Cela fait quinze ans que vous êtes à la tête du Crochetan. C’est relativement long dans ce milieu.

– C’est pas mal, oui. Je ne pensais pas faire autant. Mais mon cahier des charges a évolué. Avant, j’étais seulement directeur du théâtre, maintenant mon emploi du temps s’est transféré vers le service «Culture et tourisme», qui m’occupe à 70% aujourd’hui. La mise en place de la Casa Nova (ndlr: qui regroupe notamment médiathèque, service de billetterie, guichet touristique et cafétéria autogérée) a pris beaucoup de temps. Cela dit, je n’ai pas exploré tout ce que l’on peut faire avec ce théâtre, notamment en termes d’actions de participation avec le public. Et puis le Crochetan est connecté avec les autres institutions culturelles montheysannes; ça, c’est aussi une thématique à creuser. 

Entre la Casa Nova, la MEEL (Maison des écrivaines, des écrivains et des littératures) et le Kremlin notamment, Monthey a changé de dimension sur le plan culturel ces dix dernières années pour devenir un véritable pôle régional.

– J’ai du mal à le dire, parce que j’ai le nez dans le guidon. Ce qui a changé de manière certaine, c’est qu’il y a beaucoup de projets culturels. En dehors de ces lieux que vous citez, je pense au Chablues festival, à Malévoz Quartier Culturel, au Pont Rouge, à la Fabrik (ndlr: anciennement le Mésoscaphe, aux anciennes halles Giovanola). Tous ces lieux partagent un côté ludique, hors des sentiers battus, avec un lien fort entre le patrimoine industriel de la ville et la culture. L’ensemble de tous ces acteurs culturels donne l’impression qu’il se passe quelque chose ici. C’est passionnant.

«Hors des sentiers battus», dites-vous. Finalement, vous le Tessinois d’origine né à Berne et formé à Genève, Monthey, ça vous correspond plutôt bien… 

– (rires) Oui, c’est vrai… Monthey, c’est un peu «en dehors», le train n’y passe pas, c’est la mal-aimée, qui souvent n’est pas considérée comme la plus jolie des villes… Au fond, c’est un terreau très intéressant pour y créer des choses. 

Comment a évolué la fréquentation du Crochetan ces quinze dernières années?

– Pour être tout à fait honnête, elle a un peu baissé quand j’y ai pris la succession de Denis Alber, qui y avait fait un excellent travail. J’avais choisi de proposer des choses un peu en rupture, il a fallu du temps pour trouver le juste dosage. Mais depuis le Covid, on a trouvé la bonne formule, la fréquentation est en hausse de 20%, on ne fait pratiquement que des salles pleines, même avec les spectacles de danse. C’est incroyable… On a trouvé la juste connexion avec le public.

D’où vient-il, ce public, d’ailleurs?

– À 50% du Chablais et à 50% du reste de la Suisse romande. La part de Suisse romande a d’ailleurs largement évolué, puisqu’elle est en augmentation de 30% depuis le Covid; ce sont des gens qui viennent principalement pour la danse et pour la programmation musicale, très inspirée, que je dois à Emmanuel Colliard.

Et l’augmentation de fréquentation globale, à quoi est-elle due? 

– À l’Abobo, principalement (ndlr: Lorenzo Malaguerra est l’un des initiateurs de cet abonnement général culturel). Depuis le Covid, il y a clairement quelque chose qui s’est passé, les gens ont envie de se retrouver dans les salles. C’est là que le théâtre est fort, parce que c’est là que la communauté fait sens.

crochetan.ch/event/le-projet-hugo «Le projet Hugo – De quoi demain sera-t-il fait ?», à voir au Théâtre du
Crochetan du 3 au 13 octobre, puis du 15 au 17 janvier au Casino Théâtre de Rolle, le 13 mars au Théâtre de Beausobre à Morges, le 25 mars au Théâtre Le Reflet à Vevey, le 27 mars à Nuithonie à Villars-sur-Glâne.

 

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