Les cabanes, un défi toujours plus raide pour le Club alpin

«Le glacier de Moiry a déjà énormément reculé, l’instabilité du sol devient une préoccupation croissante pour la cabane de Moiry», explique Eloïse Le Cotonnec, présidente du CAS Montreux, propriétaire de la bâtisse qui a fêté ses 100 ans l’an dernier.  | CAS Montreux

Montagne
Entre sommets qui bougent et eau qui se fait rare, les refuges montagnards deviennent des structures de plus en plus complexes à maintenir. Petit tour d’horizon auprès des sections de la Riviera et du Chablais.

Il est des chiffres qui viennent poser une lumière crue sur la réalité que l’on refuse parfois de voir: joyau du patrimoine glaciaire helvétique, le glacier d’Aletsch perd en moyenne 40 mètres par an. Une mesure alarmante qui, parue il y a quelques jours dans la presse, donne corps aux propos tenus récemment dans «Le Nouvelliste» par le Haut-Valaisan Marco Dirren, nouveau président du Comité central du Club alpin suisse (CAS), au sujet des cabanes de montagne du club. «À cause de l’instabilité du sol ou du manque d’eau, il devient de plus en plus difficile de les entretenir et de les exploiter, disait-il. À certains endroits, les accès ne sont plus praticables en raison d’éboulements ou du recul des glaciers. Ces événements vont mettre notre organisation à rude épreuve.»

Une épreuve que Marco Dirren orientait, dans cette même interview, du côté des finances. «Actuellement, le fonds du CAS suisse pour les cabanes est encore bien alimenté, mais au vu des projets à venir, nous devrons trouver des sources de financement supplémentaires, poursuit-il dans le quotidien valaisan. Nos cabanes sont financées en grande partie par les sections. L’association centrale participe aux coûts à hauteur d’un tiers environ. À l’avenir, nous devrons peut-être repenser cette répartition.»

Une montagne «instable et dangereuse»

Pour quel impact sur les associations locales du Club alpin? Président du CAS Jaman, section basée à Vevey qui possède quatre cabanes (voir encadré), Paul De Micheli est clair: «La montagne devient de plus en plus instable et dangereuse, il faudra qu’on s’y habitue.» C’est le cas, notamment, à la Dent Blanche, où, selon lui, «il est possible que l’on doive déplacer la cabane d’ici à 20-30 ans pour la mettre dans un lieu plus stable». Du côté de la section Chaussy, le président Jacques Bodevin veut voir le changement climatique moins comme «un chemin vers l’abîme» que «comme une opportunité» de s’adapter et d’attirer de nouveaux visiteurs sur des chemins devenus plus accessibles. On ne prévoit ainsi pas de gros investissements au refuge de Chalin, sur le flanc des Dents-du-Midi. Des travaux d’amélioration du confort sont, eux, envisagés à Tracuit, au fond du Val d’Anniviers.

En revanche, la donne est tout autre à Moiry, au-dessus de la station valaisanne de Grimentz, à 2’825 mètres d’altitude. «Là-haut, les effets du changement climatique sont particulièrement visibles», explique Eloïse Le Cotonnec, présidente du CAS Montreux. «Le glacier a déjà énormément reculé, il recule encore rapidement, ce qui modifie en profondeur le paysage et fragilise le terrain alentour. L’instabilité du sol devient une préoccupation croissante.» Des évolutions qui obligent la section à réfléchir à des solutions durables, afin d’assurer la continuité de l’accueil dans ce lieu emblématique du CAS. Celui-ci fait déjà l’objet d’un projet de transformation d’envergure, estimé à 1,5 million de francs. Une métamorphose rendue indispensable par plusieurs facteurs, parmi lesquels une production énergétique vieillissante et la volonté de réduire l’empreinte carbone de la cabane pour mieux s’intégrer à son environnement.

L’épineuse question de l’eau

La question de l’approvisionnement en eau, avec la diminution de l’enneigement hivernal et des étés plus secs, est un enjeu majeur pour les sections. «Pour certaines de nos cabanes, la fonte accélérée des glaciers a des conséquences sur les quantités d’eau disponibles ou sur la nécessité d’adapter régulièrement les installations de captage», note ainsi l’ancien président de Saint-Maurice Damien Revaz, président de Monte Rosa, qui ajoute que «le réchauffement climatique a aussi des conséquences sur la sécurité et l’attractivité des chemins d’accès». Outre la rénovation de la cabane Schönbiel, dans la vallée de Zmut (Zermatt), estimée à quelque 3,5 millions de francs, et une réflexion sur une mise à neuf de la cabane des Dix, la section Monte Rosa va ainsi devoir adapter une des voies d’accès – les fameuses échelles du Pas de Chèvre – en raison de l’évolution du glacier.

Des travaux qui ont des coûts parfois lourds à absorber pour des sections aux moyens financiers souvent limités. «Dès que vous touchez aux finances, vous fragilisez des sections», estime Jacques Bodevin. Pour le président de Chaussy, «il n’y a pas de réponse toute faite» à la question de la répartition des coûts entre association centrale et sections, «mais c’est un équilibre extrêmement précaire».

Renoncer à ses cabanes?

Car si Tracuit est bénéficiaire (avec 6’236 nuitées, elle est la sixième cabane la plus fréquentée en 2024) et permet d’alimenter le fonds de rénovation des cabanes, ce succès n’est pas partagé par tous les refuges. Deuxième meilleure fréquentation en 2024 avec 7’821 nuitées, la Monte-Rosa-Hütte a permis à la section éponyme de connaître «une très bonne année», selon Damien Revaz. Très fréquentée elle aussi, Moiry a commencé la saison en juin avec déjà 5’000 nuitées réservées pour les trois mois d’ouverture, «ce qui illustre son attractivité exceptionnelle», selon les mots d’Eloïse Le Cotonnec.

La cabane Mont Fort, sur les pistes de Verbier, tourne à plein régime elle aussi du fait notamment de son emplacement. Elle permet ainsi «de soutenir la section et d’alimenter le fonds de rénovation des cabanes, note Paul De Micheli, du CAS Jaman. La cabane des Diablerets, elle, de par sa situation, ne génère pas du tout le même chiffre d’affaires et est légèrement en négatif. Mais ce ne sont pas des gouffres non plus, on peut absorber.»

Jusqu’à quand? «Si une cabane a trop de problèmes techniques ou devient trop lourde financièrement, il faut savoir dire stop, ose Jacques Bodevin. Notre section s’est séparée de la cabane des Diablerets, c’était une décision difficile. Certaines cabanes deviennent dangereuses de par leur accès ou leur situation. Ou alors on ne peut plus les utiliser pour atteindre des sommets et elles ne sont pas des buts de randonnée. Mais la décision d’arrêter, voire de démolir, est difficile…»

Une douzaine de cabanes rattachées à la région

Sur les 152 cabanes du Club alpin suisse, douze sont la propriété de sections basées sur la Riviera et dans le Chablais. Les cabanes des Vignettes (125 couchettes) et des Dix (115), de la Monte-Rosa-Hütte (120), de la Schönbielhütte (70) et du Laggin Biwak (10) appartiennent au CAS Monte Rosa (qui comprend les groupes de Sion, Sierre, Martigny, Saint-Maurice et Monthey). La cabane de Tracuit (116) et le refuge de Chalin (8) sont rattachés au CAS Chaussy (basé à Aigle). La cabane de Moiry (96) est chapeautée par le CAS Montreux. Enfin, le CAS Jaman (Vevey) possède les cabanes du Mont Fort (58), de la Dent Blanche (35), des Diablerets (32) et du bivouac au col de la Dent Blanche (15).

" Il est possible que l’on doive déplacer la cabane de la Dent Blanche d’ici à 20‑30 ans pour la mettre dans un lieu plus stable"

Paul De Micheli, Président du CAS Jaman (Vevey)

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