Les chevaleresses modernes à l’assaut de l’Histoire

Marta Sofia dos Santos est la première femme à la tête du Château de Chillon.  | C. Michel

Journée des droits des femmes
Ce dimanche 8 mars, le Château de Chillon se transforme en arène féminine. Historiennes, conservatrices, directrices y croiseront le fer pour retracer la place des femmes du Moyen Âge jusqu’à aujourd’hui.

À quoi ressemblait la vie de château des femmes d’antan? Quelles traces subsistent de ces récits tombés aux oubliettes? Des vies de châtelaines – mais pas seulement – seront passées au crible d’un panel entièrement féminin dimanche 8 mars au Château de Chillon à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes. Organisée avec le Bureau de l’égalité du canton de Vaud, la journée «Femmes dans la vie du château – hier et aujourd’hui» est une première.
«Parler des femmes du passé reste un défi, parce que leur histoire est encore embryonnaire. L’on s’y intéresse réellement que depuis peu, il reste beaucoup de recherches à faire», explique Marta Sofia dos Santos, directrice de la Fondation du Château de Chillon.

Cette table ronde portera sur le rôle des femmes, à travers les âges, dans les enceintes de châteaux, mais aussi hors des murs. «Nous ne pouvons pas parler d’histoire en ne considérant le passé que d’une moitié de la population», insiste l’historienne Ariane Devanthéry. Les expertes de cette journée s’entendent sur le fait que l’Histoire avec un grand «h» ne s’écrit et se comprend qu’au travers d’une pluralité de récits.
Fers de lance de cette journée, quatre «chevaleresses» contemporaines lanceront la discussion. Toutes directrices de château – Sophie Menghini (Aigle), Adélaïde Zeyer (Morges), Helen Bieri Thomson (Prangins) et Marta Sofia dos Santos – elles entameront cette journée autour du thème «Femmes aux commandes: dirigeantes de sites patrimoniaux et de châteaux». «Contrairement à d’autres secteurs, beaucoup de femmes sont à la tête d’institutions patrimoniales. Pourtant, elles restent peu mises en avant. C’est donc l’occasion de les faire rayonner», ajoute Marta Sofia dos Santos.
À la tête du Château de Chillon depuis 2014, cette dernière est la première femme à occuper ce poste. «C’est une grande fierté d’être à la tête du monument le plus visité de Suisse!» Elle tient aujourd’hui à déconstruire une idée reçue qui a traversé les âges, celle que les femmes n’étaient actives qu’au foyer. «Déjà au Moyen Âge, elles participaient à l’économie, précise la directrice. Les nobles administraient le domaine lorsqu’elles devenaient régentes, les paysannes travaillaient dans les champs, et les citadines œuvraient dans le textile et l’artisanat.»

Vestiges de cour
Après les enjeux actuels, retour dans le passé avec le volet «Héroïnes retrouvées» qui invite à réhabiliter les femmes dans les récits historiques. Co-autrice de «Vies de princesses? Les femmes de la Maison de Savoie (XIII-XVIe siècle)», Nathalie Roman vise avant tout à déplacer le regard. «On s’est longtemps intéressé uniquement à ce qui avait trait au pouvoir politique. Or, d’autres champs – culturels, économiques – nous renseignent tout autant.»

Pour cette historienne de l’art médiéval chargée de cours à l’Université de Lausanne, les objets permettent de retracer les us et coutumes du passé. «Les femmes aristocrates consommaient plus d’objets d’art qu’on ne le pense, et même des commandes prestigieuses, comme l’orfèvrerie. Nous avons des preuves, grâce à des comptes ou à des inventaires», souligne Nathalie Roman. Les hommes étant souvent absents, entre négociations et guerres, les femmes prenaient des décisions économiques et géraient alors la bonne marche du domaine.

L’étude de la culture matérielle féminine révèle leur rôle dans les transferts culturels: en passant d’une cour à l’autre, elles emportaient avec elles des objets de leur trousseau, dont des livres enluminés. «Elles étaient les bénéficiaires des livres de prières, car leur mission première était de se comporter en bonne chrétienne», détaille la médiéviste. Mais leur quotidien ne se limitait pas à la prière: œuvres de charité, réceptions, musique ou broderie rythmaient leur existence.

«Gardiennes de la mémoire»
Conservatrices, historiennes et architectes, en «gardiennes de la mémoire», rappelleront l’importance des sources et de l’archivage pour préserver le passé, afin de mieux se projeter dans le futur. «Dans le courant du XVIIIe siècle, les médecins considéraient les femmes comme des êtres fragiles et instables, devant donc être protégés, rappelle l’historienne de la culture et responsable de l’unité patrimoine mobilier et immatériel du Canton de Vaud, Ariane Devanthéry. Comme une personne mineure, elles n’avaient pas de droit juridique, pas d’accès à la politique ni à l’éducation supérieure.»

Alors pour faire réémerger ces récits féminins, le chemin de la recherche n’est jamais droit. «On développe des méthodes par la bande, qui prennent davantage de temps», détaille l’historienne. Traités politiques, documents de comptabilité, testaments, lettres ou journaux personnels deviennent ainsi des indices précieux.

Avec l’industrialisation au XIXe siècle, les femmes revendiquent une reconnaissance professionnelle. Collaboratrice de l’ouvrage «100 femmes qui ont fait Lausanne», Ariane Devanthéry cite la femme de lettres suisse Valérie de Gasparin Boissier, fondatrice en 1859 de la première école d’infirmière laïque. «C’était un pas important vers la professionnalisation des femmes, puisqu’avant c’étaient les religieuses qui soignaient, mais gratuitement.» À la fin du siècle, les associations féminines se multiplient, préparant le terrain du suffrage féminin, obtenu au niveau fédéral qu’en 1971.

Après avoir ratissé plus d’un millénaire d’histoires, les chevaleresses modernes de l’Histoire le rappellent: le terreau de l’avenir est plus fertile lorsque l’on connaît et que l’on préserve ses racines.

Bonne de Bourbon (1340-1402), figure de proue de Chillon

«C’est un peu ma figure coup de coeur, c’était une femme de pouvoir», confie la directrice du Château de Chillon, Marta Sofia dos Santos. Née en 1340, Bonne de Bourbon, issue de la puissante maison française de Bourbon, devient comtesse de Savoie en épousant Amédée VI. Forte d’une haute éducation, elle est connue pour avoir assuré à plusieurs reprises la régence du comté. À la mort de son fils Amédée VII, elle s’impose comme tutrice de son petit-fils Amédée VIII, au détriment de sa belle-fille Bonne de Berry, déclenchant de vives tensions. Lorsque le jeune comte atteint sa majorité, elle est écartée du pouvoir. «Nous savons qu’elle a séjourné à Chillon, même si elle résidait principalement au Château de Ripaille, où elle a largement contribué aux travaux de réaménagement», renchérit Marta Sofia dos Santos. Les témoignages évoquent une comtesse influente et engagée dans le mécénat. Veuve durant de longues années, elle meurt en 1402, dans la soixantaine – un âge alors remarquable.

Événements thématiques:

Collombey-Muraz

6 mars 2026, 19h à la salle Multi activités à Muraz: Projection du documentaire «Mémoire(s) de femmes valaisannes», spécialement conçu pour l’occasion et présenté par la RTS, mêlant images d’archives, reportage et témoignages contemporains.

13 mars 2026, 18h à la buvette des Tennis à Collombey: Soirée cinéma pour les jeunes (dès 12 ans) pour échanger autour de la thématique du féminisme à travers la projection d’un film.

14 mars 2026, 14h à 16h au Dojo du Chablais: Cours de self-défense en collaboration avec l’Association romande de Tai-Jitsu.

Monthey

8 mars, 17h à la Casa Nova: Plongez dans le salon des écrivaines avec l’auteure Stéphanie Glassey et la comédienne Olivia Seigne.

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