
Plus grandes distances et conditions météo plus difficiles: comparée aux autres lacs suisses, la navigation sur le Léman est plus astreignante.
| S. Tavares Gomes
Roues à aubes, vapeur, timonerie bien huilée: la flotte Belle Époque fascine et fait la fierté de la région. Or, ce fleuron du patrimoine naval connaît une période houleuse. Faute de bateaux suffisamment disponibles, de nombreux débarcadères ne sont pas desservis ce printemps – c’est le cas de Vevey-La Tour, Clarens et Territet – et l’offre a dû être revue à la baisse.
Outre la cadence habituellement réduite durant l’hiver, une saison dévolue à la maintenance des différents vaisseaux, la Compagnie générale de navigation a dû restreindre le nombre de croisières, en raison de problèmes survenus dernièrement sur trois navires.
«Nous faisons notre maximum, afin que les bateaux soient prêts cet été et que les débarcadères puissent récupérer des dessertes rapidement, réagit la directrice marketing de la CGN Caroline Dayen. Nous sommes dépendants de la disponibilité des pièces de nos prestataires externes. Nous faisons au mieux pour assurer la belle saison, qui est notre période la plus importante.»
Joyaux aux soins intensifs
Centenaires, certains bateaux fendent les flots lémaniques depuis plus d’un siècle. Sur une flotte de 18 navires, dont huit Belle Époque, seuls «l’Helvétie» et le «Simplon» ne sont actuellement pas en état de naviguer, sérieusement endommagés après la tempête de Vaudaire en mars 2024. Le «Simplon» est d’ailleurs toujours en attente de rénovation complète au chantier naval d’Ouchy.
En plus de ce grand vapeur de 1915, trois autres navires sont actuellement en maintenance prolongée. Une immobilisation forcée qui s’est donc reportée sur l’horaire de printemps. «Durant les travaux de maintenance, des problèmes ont été identifiés sur les bateaux <Montreux>, <Savoie> et <Rhône>», détaille Caroline Dayen.
Fuite sur la chaudière, épaisseur insuffisante de la coque à certains endroits ou encore segments de pistons défectueux: avec ces imprévus, le maintien des délais et horaires annoncés est compromis. «Le moindre élément peut venir gripper la machine, nous restons donc prudents sur l’annonce de nos horaires et disponibilités de bateaux Belle Époque.»
«La flotte n’est jamais engagée au complet en navigation, enchaîne le vice-président de l’Association patrimoine du Léman (APL), Didier Zuchuat. Les bateaux du service d’hiver sont arrêtés et aux soins durant l’été, et vice-versa. Certaines unités attendent des créneaux disponibles pour des travaux importants au sec dans l’unique bassin de radoub à Lausanne-Bellerive et au dock flottant. Il y a non seulement un manque d’infrastructures pour les travaux au vu du grand nombre de bateaux exploités par la CGN, mais également un manque de places d’amarrage protégées sur l’entier du pourtour du lac.»
C’est tout particulièrement le cas en France, dont certains frontaliers traversent le lac en toute saison. «Notre voisin n’offre pas la moindre possibilité d’amarrage protégé ni d’installations sécurisées pour stationner sur son territoire, hormis à Yvoire», constate le vice-président de l’APL.
Une des conséquences pour la CGN de cette absence d’infrastructures portuaires est l’obligation de naviguer «à vide» pour aller chercher les travailleurs tôt le matin, et les ramener après la dernière traversée.
«3 millions de kilomètres»
Pour comprendre l’engagement de cette flotte historique, il faut aussi imaginer que certains navires ont déjà parcouru l’équivalent de 75 fois le tour du globe. «Deux de ces bateaux ont navigué plus de trois millions de kilomètres sur le Léman et restent en service toute l’année, y compris l’hiver, pour remplacer les bateaux à hélices lorsque ceux-ci ne peuvent pas assurer le service par gros temps», confirme Didier Zuchuat.
Plus grandes distances et conditions météo plus difficiles: comparée aux autres lacs suisses, la navigation sur le Léman est beaucoup plus astreignante. «Ces paramètres ont un impact clair sur la sollicitation des bateaux et sur leur maintenance de plus en plus exigeante au vu des conditions de sécurité dictées par l’Office fédéral des transports», poursuit-il.
Car la particularité de la CGN réside dans sa double mission: transport et conservation. «Cette flotte dite <Belle Époque> reste indispensable à la fois pour ravir des touristes émerveillés, mais aussi pour assurer les services dans le mauvais temps lorsque les autres unités plus modernes ne peuvent pas ou plus naviguer, grâce à sa grande manœuvrabilité et à son modeste tirant d’eau», conclut celui qui est également membre de la commission patrimoniale CGN.

Si les offres de la CGN sont aussi importantes en termes de tourisme pour les communes de Port-Valais et de Saint-Gingolph, elles ne peuvent répondre actuellement à un besoin de mobilité. «Au regard de la demande croissante, il est impératif de réévaluer et d’élargir l’offre sur le Haut-Léman», réagit Cédric Bussien, conseiller municipal chargé du tourisme à Port-Valais. Selon Sonia Tauss-Cornut, cheffe de groupe PLR au Grand Conseil valaisan, «des liaisons lacustres devraient être développées entre la France et la Riviera». Ceci dans le but d’éviter le flux routier que la région connaît sur les routes du Haut-Lac. Or, ce développement nécessite une offre en termes de stationnement, notamment dans les communes frontalières françaises. «Une réflexion devrait être menée, car si l’on veut qu’un pendulaire utilise un transport public, il ne doit pas être contraignant, poursuit l’élue chablaisienne. Il est ainsi utopique de penser que l’on va parquer sa voiture à 15 minutes à pied du débarcadère!»

L’absence de ces trois bateaux Belle Époque est à l’origine de la réorganisation de cadence des croisières CGN entre mai et juin. S’il est aujourd’hui difficile de mesurer précisément les retombées sur la fréquentation touristique de certains sites de la région, la directrice du Château de Chillon Marta Sofia Dos Santos témoigne toutefois de l’impact de la réduction de la desserte CGN. Depuis le 18 avril, et ce jusqu’au 28 mai, trois croisières sont supprimées chaque jour. «Cela a un effet sensible sur les visites, en particulier lors des belles journées, car l’arrivée ou le départ par bateau fait partie intégrante de l’expérience pour de nombreux visiteurs», note la directrice. Une situation qu’elle regrette, d’autant que l’information semble être arrivée tardivement. «Il est nécessaire d’assurer une information claire et cohérente sur les possibilités de déplacement, et en particulier sur les alternatives au bateau. L’ensemble des partenaires – institutionnels comme touristiques – doit pouvoir relayer en amont ces informations pour rendre l’arrivée dans la région la plus simple et fluide possible.» Faut-il en déduire qu’il y aurait de l’eau dans le gaz entre la CGN et les partenaires de la région? «La collaboration pourrait encore être renforcée, réagit Grégoire Chappuis, responsable communication de Montreux-Vevey Tourisme. Un dialogue en amont aurait pu permettre une meilleure réaction dans ce cas précis. Les clients de la CGN sont aussi notre public et nous visons tous à leur satisfaction. Il y a un potentiel de développement sur des offres diversifiées.»
