
Jean-Claude Brunner cultive ses fruits et légumes au jardin aiglon depuis une quinzaine d’années.
Dans les années 60, Aigle connaît un boom démographique et s’urbanise à grande vitesse. De nombreux habitants vivent alors à l’étroit dans des immeubles, souvent sans balcons. C’est pour offrir un brin de verdure que l’Association des jardins familiaux d’Aigle éclôt. À l’issue de négociations avec la Commune, elle parvient à louer un terrain agricole au bord du Rhône de 11’900m², réparti en 48 parcelles. Le jardin est officiellement créé en 1974 et rejoint rapidement la Fédération suisse des jardins familiaux (FSJF), qui fête cette année son centenaire.
En ce jeudi automnale, anciens et nouveaux membres échangent des souvenirs autour de la table du jardin. Annemarie Pahud, dont le mari était l’un des fondateurs, se souvient bien des débuts, marqués par l’entraide. Elle et son mari, issus de familles paysannes, ressentaient le besoin de renouer avec la terre. Tout comme le père de Sandra Miserez – présidente de la section – un immigré italien et une figure active des premières années de l’association. «Ce jardin, c’était sa vie», confie celle qui dit avoir «grandi dans les jardins familiaux». À son décès en 2020, elle reprend sa parcelle, mue par la même passion. Elle présidera la section dès 2025.
«Le jardin, c’est une thérapie»
«Je ne me verrais pas rester dans mon appartement toute une journée», s’exclame Jean-Claude Brunner. Le retraité passe 4-5 heures par jour à chouchouter sa parcelle. Et cela se voit: en cette fin de saison, son potager déborde encore de variétés et de couleurs. Dahlias, choux de Bruxelles, poireaux, aubergines, haricots: sous sa pergola ornée de kiwis, Jean-Claude se réjouit des récoltes à venir. Avec Annemarie Pahud, les deux retraités vantent les mérites du jardinage pour leur santé. «C’est primordial pour ma vitalité, ça m’apporte beaucoup», raconte-t-il. «La mobilité, le contact avec les voisins, la satisfaction de voir ses légumes pousser», complète Annemarie.
«Avec nos vies à 300%, le jardin, c’est une thérapie», soutient la présidente. Ce que confirme Aïssam Echchorfi, l’un des 48 membres de l’association. Il arrive «batteries vides» et repart rechargé après quelques heures les mains dans la terre.
Au fil des ans, le jardin a évolué avec son temps. Même si l’entraide règne, ses membres reconnaissent que le lien a changé. «À l’époque, quand quelqu’un tombait malade, on joignait nos forces pour entretenir son jardin jusqu’à son retour», raconte la senior. «Aujourd’hui, les gens sont plus pressés, ils pensent moins à filer un coup de main au voisin», constate Sandra Miserez. Ils observent toutefois que des noyaux de même nationalité se créent et s’entraident particulièrement.
«Nous, les Suisses, on est peut-être plus réservés», observe Annemarie. Dans cette commune multiculturelle qu’est Aigle, le jardin joue un rôle important d’intégration et de cohésion sociale, selon la présidente. Près d’une dizaine de nationalités s’y côtoient.
Treize ans d’attente
Les parcelles se louent à l’année, 99 francs sans maisonnette, 174 francs avec. Les cabanons, eux, s’achètent, entre 2’000 et 7’000 francs, avec des plafonds fixés pour éviter tout abus. Bien que les prix freinent certains, la liste d’attente ne désemplit pas, comptant une vingtaine d’inscrits.
«Il y a peu de tournus», souligne Sandra. Aïssam, lui, en sait quelque chose. Il a attendu treize ans avant d’obtenir sa parcelle. «La patience paie», lance le Marocain d’origine avec le sourire. Depuis deux ans, ce lopin de terre est devenu pour lui, conducteur de bus et syndicaliste, un refuge pour se ressourcer après le travail, mais aussi un lieu de partage avec sa famille.
Sous la menace du Rhône
Malgré l’enthousiasme, quelques inquiétudes planent sur le jardin aiglon. L’an dernier, lors des crues du Rhône, il a été brièvement évacué. «Je faisais un barbecue avec des copains. Je n’avais pas reçu l’alerte», se souvient Jean-Claude Brunner. Depuis, la protection civile a désigné un contact au sein de la section pour réagir en cas d’urgence et avertir les membres.
Si les risques de crue demeurent, c’est surtout la troisième correction du Rhône qui inquiète. Mais pas de quoi affoler les membres. «On est conscients qu’il y a une menace qui plane, mais on prend un jour après l’autre», relativise Sandra. Selon le syndic, les jardiniers peuvent être tranquilles pour les 5-6 prochaines années. Les autorités étudieraient même un tracé épargnant le terrain.
