
Les tavillonneurs distillent leur savoir ancestral sur les toitures des Alpes. | L. Grabet
On appelle ça «la bouteille du mort». Les tavillonneurs la trouvent presque chaque fois qu’ils refont un toit. Leur prédécesseur, qui avait fait de même 30 à 50 ans plus tôt, a laissé dedans un message manuscrit spécialement pour eux. Ce «testament» jauni indique son nom, pour le compte de qui il avait refait ce toit, d’où provenait le bois utilisé, quand il avait été coupé et quel avait été le premier jour de pose. François Krummenacher n’a pas trouvé de «bouteille du mort» sous le toit du chalet d’alpage – Fromagerie l’Etivaz «Les Leysalets», qu’il est en train de rénover, à 1’331 m d’altitude, avec ses collègues au cœur du Pays-d’Enhaut, pour le compte de la Fondation Sandoz. Mais l’artisan de 40 ans, dont l’entreprise est située à Montbovon (FR) et qui est ébéniste de formation, promet de laisser la sienne.
C’est une manière de respecter la tradition et de s’inscrire ainsi dans la longue lignée des tavillonneurs qui ont rendu nos Alpes plus belles encore au fil des siècles. Ce chantier, situé dans un pâturage idyllique au bord d’un ruisseau ronronnant et au pied de l’imposante Gummfluh qui nous domine de ses 2’457 mètres, durera environ six semaines. Ces 300 m2 de toit, répartis sur quatre pans, seront recouverts de l’équivalent d’un volume de 35 m3 de tavillons en épicéa local superposés en douze couches. Il faut quelque 250 tavillons par mètre carré de toit et il en coûte environ 175 francs chacun au client final. Quand tout sera fini, le Gruérien ne poussera pas «une petite youtze» comme le font certains de ses collègues, mais il sera empli de la même grande fierté joyeuse.
Envoûtantes répétitions
Mais avant cela, il en reste des tavillons à poser et des clous à planter! Ils sont six travailleurs âgés de 16 à 71 ans à s’y employer aujourd’hui. Preuve que la chaîne n’est pas prête d’être rompue. Chacun utilise en moyenne 3 à 4 kg de clous par jour. «Ils sont électrozingués et lisses, ce qui permet au tavillon de coulisser dessus sans se fendre au fil des variations de températures et d’humidité», explique François Krummenacher.
Refaire un toit est un travail de bénédictin. Les artisans sont assis sur leur «chaule», une sorte de banc dont les pieds sont crantés pour éviter la glissade, et inlassablement ils déplient une poignée de tavillons, comme s’il s’agissait d’un jeu de cartes. Ces artisans les posent délicatement sur le toit et les crucifient de leur «martèle». Cet esthétique outil «trois en un» est à la fois un marteau, une hachette et un arrache-clous. La répétition des gestes aiguise la présence et confinerait même à une sorte de méditation. «Pas un tavillon n’est pareil et pas une pose non plus. On a donc l’esprit toujours focalisé sur ce que l’on fait», explique Patrick Jamper. Le tavillonneur jurassien de 42 ans est venu prêter main-forte sur ce projet depuis Neuchâtel.
Tout comme François Krummenacher, il a appris le métier un peu sur le tard, grâce au regretté Olivier Veuve (1954-2017). L’Ormonan de la Forclaz (VD), auteur d’un livre de référence sur son art et héros d’un documentaire de Jacqueline Veuve, était d’avis qu’il fallait être un peu fou et marginal pour se faire tavillonneur. Patrick Jamper ne le contredit pas. «On dit parfois de nous qu’on est <les marins de montagne> et en un sens, c’est un peu vrai. Notre saison s’étale d’avril à octobre et on est souvent loin de la maison. Les nuits sont alors passées sur place au cœur de la nature. Les journées, elles, sont traversées au contact des éléments au grand air.» On s’y fatigue, mais on y gagne en force aussi. Il faut d’ailleurs être solide pour tenir le rythme sur la durée et il faut évidemment aussi avoir le pied sûr pour esquiver les chutes. Disposer d’un bon pot de crème solaire constitue également une aide précieuse et même indispensable les jours de grand beau.
À nouveau dans l’air du temps
Après un passage à vide dans les années 80, ce métier a retrouvé son attrait ces dernières années. On compte aujourd’hui une dizaine d’entreprises actives dans ce secteur de niche rien qu’en Suisse romande. Et diverses subventions mises à disposition par les Biens culturels, Fonds Suisses ou certains Cantons permettent de réduire les factures de 20 jusqu’à parfois 55%. Cela encourage la clientèle des tavillonneurs.
Point commun de ces artisans? L’amour du travail bien fait. Leur art existe dans sa forme actuelle depuis au moins 350 ans et ils mettent un point d’honneur à se montrer à la hauteur de ce trésor du patrimoine helvétique. Lequel est cultivé aussi au Japon, ainsi que dans certains pays de l’Est, mais dans des variantes un peu différentes. Le tavillon diffère du «simple» toit en bardeau, constitué d’une seule couche plus épaisse, que l’on retrouve ailleurs dans les Alpes. «L’artisanat du tavillon a pris un essor avec la révolution industrielle, qui a permis de passer de la production de clou par un forgeron à une production à la chaîne. Avant, les matériaux étaient chers et la main d’œuvre bon marché. Désormais c’est l’inverse», analyse Patrick Jamper.
Les précieux tavillons sont produits à la mauvaise saison, le plus souvent à la main. Ils sont à 95% en épicéa, mais on en trouve aussi en châtaignier ou en mélèze. La durée de vie de ces derniers peut être supérieure de 20 ans ,mais ils sont plus difficiles à produire. Ces «écailles de chalets» mesurent environ 45 cm de long pour 8 à 15cm de large et ont une épaisseur de 5 à 6 millimètres. Selon la charte de l’Association romande des tavillonneurs, ce bois doit être coupé dans des versants nord, dit «ubac», et au-dessus de 1’000 m d’altitude. «Pour maximiser la durée de vie de nos toits, l’expérience des anciens nous a appris qu’il est important de couper ce bois à la bonne lune, soit à la lune descendante», rappelle Hervé Schopfer. Le tavillonneur de Château-d’Œx, également actif sur ce chantier, s’y connaît puisqu’il produit ses propres tavillons.
La fée des Leysalets
Il profite de l’occasion pour nous raconter une célèbre légende des Alpes vaudoises à laquelle le chalet «Les Leysalets» servit de décor. Cette histoire explique l’origine des chutes de pierres qui ont donné son nom à la réserve naturelle de la Pierreuse où nous nous trouvons. Il y est question d’une fée, à qui le paysan local déposait chaque matin une seille de lait. Un jour, ce lait avait tourné, provoquant la colère de la fée, laquelle avait alors déclenché un gigantesque éboulement dans la zone… Le septuagénaire est ravi d’avoir sa place dans ce beau folklore. Malgré une opération au cœur toute récente, il a le pied sûr sur ce toit. Comme ses collègues, il s’enorgueillit de ce plaisir simple, mais finalement assez rare. «Quand je partirai, je laisserai quelque chose derrière moi. Ces tavillons vivront 35 à 50 ans encore!»
Le métier de tavillonneur ne fait pas l’objet d’un CFC. Il s’apprend sur le tas au contact de passionnés, aux airs de vieux sages, du genre d’Hervé Schopfer. C’est un savoir-faire ancestral dont certaines origines remontent au néolithique. Il reste vivant, utile et précieux. Précieux comme l’exigence de ré-enracinement qu’il porte en lui. Précieux comme ce conseil que les tavillons susurrent parfois à l’oreille de ceux qui les caressent: «Seul celui qui a un passé a un avenir…»
