
Les vendanges allaient bon train ces jours pour profiter du soleil avant l’arrivée de la nouvelle perturbation. Un fil rouge tout au long de 2024 où il a fallu composer avec de fortes précipitations. | K. Di Matteo
«Là, je peux difficilement vous parler, le soleil s’est pointé, on va y aller!» À l’instar de Stéphanie Delarze, à Aigle, les vignerons et vigneronnes du Chablais sont depuis deux semaines dans les starting-blocks. Chaque matin, ils scrutent le ciel dès l’aurore, traquent la moindre ligne de ceps à même d’être vendangée. À peine les grains à maturité ont-ils un peu séché qu’il faut jouer du sécateur, et rapidement! Les fenêtres météo ont été étroites et l’annonce de la dépression qui sévit depuis ce mardi a accéléré la cadence en fin de semaine dernière pour ramener le gros de la récolte à la cave.
La patronne du domaine de la Baudelière – quatre hectares, sur Aigle principalement – est doublement au chevet de ses vignes: elle fait partie des exploitants chablaisiens durement frappés par l’épisode de gel d’avril. Les grappes sont bien plus clairsemées que lors d’une année dite «normale», quel que soit le sens que l’on donne au terme à l’ère du dérèglement climatique.
Et si ce n’était que ça… «Le gel, c’est une chose, mais la météo n’a pas été facile cette année, avec beaucoup de pluie, des retards de maturité et donc une saison qui finit tard, reprend-elle. La vigne a pris beaucoup de retard. Nous avons par ailleurs connu quelques dégâts de grêle sur nos vignes d’Yvorne les 31 juillet et 1er août. Il y a un effet cumulatif. C’est l’année des superlatifs, mais pas dans le bon sens», en plaisante malgré tout l’Aiglonne.
«En 2022, toutes les planètes s’étaient alignées, là aucune!», renchérit son collègue Alain Emery, 5 hectares et demi à Aigle, dont un tiers partiellement touché et un tiers quasiment détruit à l’entier par le coup de froid du 22 avril. «On court un peu après les grappes. Il y en a souvent entre une et trois par cep là où on devrait en ramasser dix. Si je fais une demi-récolte, je serai content.»
Fatigue accumulée
La trop grande humidité a par ailleurs développé un terrain favorable aux parasites. Et au mildiou en particulier, qui a donné du fil à retordre ces derniers mois afin de prévenir la pourriture, et pas seulement dans le Chablais (voir encadré). «Au final, on est arrivés aux vendanges fatigués de cet été, avec beaucoup plus de travail d’effeuillage, de coupe d’herbe, etc., admet Alain Emery. Par faute du gel et des pluies fréquentes, la vigne n’a pas repoussé de manière régulière et on s’est retrouvés avec des plants à tous les stades et des jeunes feuilles qui poussaient en continu.»
«Ce printemps-été, on a passé 50% d’heures en plus dans nos vignes», confirme Nathalie Deladoëy, du domaine du Luissalet, sur la colline de Chiètres-sur-Bex, 5,5 hectares en comptant les parcelles des hauts de Monthey. «Après le choc du gel et de toutes ces vignes noircies, j’ai ressenti une fatigue morale encore jamais vécue ces 30 dernières années. La perspective de tout ce travail pour un résultat à perte, psychologiquement, c’est violent.»
Selon son époux Willy, ancien président de la Fédération vaudoise des vignerons, on aurait presque pu s’y attendre. «C’est une année très particulière, comme toutes les années en 4: 1974, sous la neige, 1984, 1994, 2004, 2014, et maintenant 2024, toutes ont été des mauvaises années. Mais bon, on a l’habitude de jongler.» «Les années compliquées, on connaît», paraphrase Stéphanie Delarze.
Une question de timing
Cette «habitude» ou expérience de l’adversité a permis de développer un sens de l’analyse fine en termes de timing, quasi au cep près. «Par exemple, sur six terrasses de Gamay l’autre jour, j’en ai vendangé une, la plus fragile, où les grappes semblaient plus vulnérables; pour les autres, on a attendu, explique Alain Emery. Une année normale, avec un raisin homogène, on aurait foncé en se posant moins de questions.»
Un souci tout particulier du planning que confirme Patrick Ansermoz, président des Artisans vignerons d’Yvorne, où le gel a fait passablement de mal aussi. «Nous avons établi une planification des vendanges pour optimiser la qualité du millésime 2024. Nous n’avons pas encore assez de recul pour juger précisément de la qualité du raisin, mais on peut d’ores et déjà dire qu’il y aura du vin et du bon!», scande-t-il. «Le raisin est bien, abonde Willy Deladoëy. Il faut bien trier, avec des équipes qui savent travailler, mais la qualité est là.»
Alain Emery est lui aussi positif, «même si ça ne sera probablement pas le millésime du siècle». Pour lui, la différence se fera en cave. «On part sur des vins plus difficiles en termes de maturité. On sera plus sur le fruit que sur la structure, plus sur des vins de fraîcheur. Une deuxième fermentation n’a pas été nécessaire les dernières années, là on ne se pose même pas la question, elle sera indispensable vu l’acidité dans les moûts.»
«Je me souviens du millésime 2021, une année très compliquée également et qui a donné de très bons Chasselas, ajoute, confiante, Stéphanie Delarze. Nous avons moins de rendement, mais une matière correcte. On peut être optimistes.»
Rester philosophe
En résumé, on ne lâche rien! Les producteurs chablaisiens se montrent philosophes, malgré une amertume bien légitime. «Ce sont des années ingrates, avec beaucoup de boulot pour peu de résultats, durant lesquelles il est tentant de voir les choses en noir, constate Alain Emery. Je m’interroge quand même sur la récurrence de ces événements climatiques, trois fois ces sept dernières années (ndlr: 2017, 2021 et 2024), et qui font dire à certains qu’ils hésitent à continuer.»
«Heureusement que les années se suivent sans se ressembler, lance Nathalie Deladoëy pour détendre l’atmosphère. Ce serait ennuyeux sinon, et les vins seraient linéaires.» «Nous sommes des gens de la vigne et de la terre, ça fait partie du métier, analyse quant à elle Stéphanie Delarze. Des années sont belles, d’autres moins. On prend ce que la nature nous donne. En 2022 et 2023, nous avons eu des millésimes magnifiques. Il faut savoir mettre tout ça en perspective.»
En Lavaux, si on a échappé au gel qui a frappé le Chablais ce printemps, le mildiou a, comme partout, donné quelques cheveux blancs aux vignerons. La faute aux fortes précipitations enregistrées ces derniers mois. À tel point que, un peu plus à l’Est, le Canton du Valais a accepté d’abaisser «de manière exceptionnelle les degrés minima de teneur en sucre pour certains cépages pour l’obtention de l’AOC Valais». «Ce n’est pas une saison solaire comme les deux dernières années, mais la vendange se présente bien, se réjouit tout de même Jean-Daniel Porta, vice-président de la Fédération vigneronne vaudoise et producteur à Aran-sur-Villette. Les vignerons ont dû beaucoup lutter contre les maladies, la taille d’herbe a été quasi hebdomadaire, mais le raisin est beau, on s’attend à une belle récolte, même si elle n’aura pas la maturité des années précédentes.» Les vins s’annoncent donc moins capiteux et plus sur le fruit. Alexis Praz, gérant de la Cave Vevey-Montreux, a lui aussi un bon feeling. «On était très inquiets au vu des conditions météo, mais on a trouvé peu de pourriture et les jus goûtent très bien. Les vignerons ont très bien travaillé.» L’œnologue dit avoir constaté «de belles couleurs sur les rouges». S’il perçoit que le millésime ne sera pas «celui de la richesse», il se veut positif. «On voit une tendance de vins sur la fraîcheur, une clientèle qui ne recherche pas du corps à tout prix. Qualitativement, on va vers un millésime assez particulier, mais je pense qu’on sera étonnés en bien.» La Cave Vevey-Montreux compte une quarantaine de sociétaires des communes de Vevey, Montreux, La Tour-de-Peilz et Blonay-Saint-Légier, plus quelques parcelles sur Chardonne. Une dizaine de producteurs assurent les 85% de la récolte.
