
Arrivées dans le foyer de Caux il y a environ 1 année et demie, ces deux familles ukrainiennes aimeraient rapidement trouver du travail. Valentina Chelombitko et sa petite-fille Kateryna (à gauche), Denys Smyshliaieva et Anna Smyshliaieva avec leur fille Darina. | N. Desarzens
En cette fin de journée, le point de vue est exceptionnel à bord du petit train pittoresque qui grimpe et qui grince en direction des Rochers-de-Naye. Installés à l’avant du wagon, notre oreille attrape des discussions en vol. Sonorités slaves et arabes se mélangent. Un joyeux microcosme multiculturel.
Arrivés à Caux, les voyageurs descendent les quelques marches du train. Si quelques jeunes se dirigent vers le Palace, la plupart remontent un petit chemin pentu et longiligne, jouxtant les chemins de fer. Surplombant la petite gare, une maison à la teinte orangée. Tel un phare surplombant la brume, cet établissement de l’EVAM abrite une cinquantaine de personnes.
Parmi les différents locataires, nous faisons la connaissance de deux familles ukrainiennes. Une grand-mère et sa petite-fille de 17 ans. Et un jeune couple accompagné de leur fille de 6 ans. Accompagnées d’une traductrice, afin de fluidifier les échanges, ces personnes racontent leur arrivée et leur intégration en Suisse. Scolarisée au collège de Collonge, Darina intervient régulièrement en français et en ukrainien pour faire le pont avec ses parents.
«Pour notre fille, l’intégration est magique, acquiesce sa maman Anna Smyshliaieva. Elle participe aux scouts, à la piscine et elle fait de la boxe.» «Je fais du ski et du snowboard avec ma meilleure copine Noémie», rebondit Darina, qui, à 6 ans et demi, s’exprime dans un français impeccable. «La famille de son amie nous aide beaucoup dans notre intégration», poursuit sa mère.
Repartir de zéro
Les diplômes et autres certifications obtenus en Ukraine n’étant pas valables en Suisse, le grand obstacle à leur insertion professionnelle reste la langue. «Mon mari et moi avons fréquenté des cours de français jusqu’à l’obtention d’un certificat de niveau A2», nous explique Anna.
La bonne nouvelle, c’est qu’elle vient d’être engagée dans un hôtel à Montreux, comme femme de chambre. Ce statut de salariée représente une étape importante, malgré la dégringolade sociale.
Après avoir réussi à quitter l’Ukraine, un périple «difficile» et «dangereux», son mari Denys arrive en Suisse en août 2023, peu après sa femme et sa fille. À 40 ans, il se forme actuellement en ligne pour obtenir un Bachelor en psychologie. À terme, il souhaite devenir entraîneur sportif, lui qui secondait bénévolement sa femme enseignante à Kiev pour l’organisation de championnats de lutte pour les jeunes. «C’est difficile de trouver un emploi, même si nous avons très envie de travailler», précise-t-il. Avec ses bases de français, Denys apprécie tout particulièrement sa participation aux travaux d’utilité publique (TUP) dans le Palace de Caux. «Je me sens bien intégré au reste de l’équipe francophone, souligne le quadragénaire. C’est aussi une forme de soutien amical et linguistique.»
«C’est une chance d’être à Caux, complète Valentina Chelombitko. L’équipe du Palace nous aide à mieux comprendre les traditions et la mentalité suisses.» À 58 ans, cette ancienne vendeuse a fui sa ville, Kharkiv, pour débarquer en Suisse avec sa petite-fille de 17 ans, Kateryna, en septembre 2023. C’est la première fois qu’elle quittait son pays. Ayant aussi accompli des travaux d’utilité publique au sein de la conciergerie du Palace de Caux, elle est actuellement dans l’attente d’une nouvelle mission au Service des jardins de Lausanne.
Les enfants, porteurs d’espoirs
Après le choc et le traumatisme de la guerre, Valentina ne peut envisager le retour en Ukraine. Frontalière de la Russie, sa ville a été envahie par les troupes du Kremlin. Une invasion «brutale», selon ses mots. Impossible pour elle d’imaginer un retour avec sa petite-fille, même si sa fille Yuliia – la mère de Kateryna – veut rester en Ukraine, occupant un poste à responsabilité dans le domaine de la santé.
Fréquentant une classe d’accueil depuis son arrivée sur la Riviera, Kateryna a de la difficulté à s’exprimer en français. Elle parvient tout de même à suivre des cours de mathématiques en voie générale au collège de Montreux-Est. «Je suis la seule fille de ma classe, et je suis la plus âgée!» Des soucis de son âge, ce qui fait sourire sa grand-mère.
Petite bouffée d’air dans son quotidien, elle répète chaque semaine en vue d’un spectacle de théâtre bilingue ukrainien-français à Renens. Une expérience qui lui redonne un sentiment de normalité, elle qui suivait des cours de théâtre dans sa ville natale en Ukraine. «Si cela ne m’aide pas vraiment à me faire de nouveaux amis, je découvre d’autres activités artistiques qui me plaisent, comme le dessin», nous explique l’adolescente.
Comment se projette-t-elle dans l’avenir? Elle ne comprend pas le but de notre question. Nous reformulons: «As-tu un rêve?» Ses yeux pétillent derrière ses lunettes. Un projet ambitieux l’habite depuis toujours: étudier la médecine.
Si l’intégration en Suisse est facilitée par le personnel du foyer de Caux, pour Denys, le futur, c’est sa fille. Quant à Darina, du haut de ses 6 ans et quelques mois, elle se voit bien travailler dans l’esthétique. «Aujourd’hui, c’est la manucure, rigole sa mère. Hier, c’était docteur!»
Activé pour la première fois en mars 2022 par le Conseil fédéral, le statut de protection provisoire S figure dans la loi fédérale sur l’asile, et n’a été utilisé jusqu’ici que pour les personnes fuyant l’Ukraine. Tant que ce statut est en vigueur, les titulaires peuvent renouveler chaque année leur permis S pour un total de 5 ans. Après 5 ans, soit après avoir renouvelé déjà quatre fois leur permis S, ces personnes obtiennent automatiquement un permis B, lui aussi lié au statut de protection.
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Si la Confédération peut lever le statut S en raison de la fin du conflit, le Conseil fédéral a déjà indiqué en septembre dernier que le statut ne serait pas levé avant le 4 mars 2026. Au moment où le statut S est levé, les personnes venues d’Ukraine le perdent et doivent en principe quitter la Suisse. Des délais de départ plus longs seront accordés pour les personnes qui étudient ou qui ont un emploi. De plus, après 5 ans de permis S, la question de la régularisation pour «cas de rigueur» pourra être examinée: c’est le degré d’intégration qui sera alors évalué au cas par cas, en particulier l’absence de condamnation au même titre que l’autonomie économique.
Les entreprises prêtes à embaucher des titulaires de permis S ou F peuvent bénéficier du projet pilote «Aides financières». Géré par le Bureau cantonal pour l’intégration des étrangers et la prévention du racisme (BCI), ce projet permet un soutien partiel au salaire durant les six premiers mois ou le financement de formations professionnelles pour faciliter l’intégration dans divers secteurs. De plus, un suivi individualisé est proposé aux bénéficiaires via un référent emploi, en lien avec les entreprises intéressées.
Plus d’infos: www.vd.ch/deiep/bci
Depuis l’invasion de la Russie en Ukraine le 24 février 2022, la Suisse et l’Europe sont confrontées à un afflux massif de migrants. En réponse, l’Établissement vaudois d’accueil des migrants (EVAM) a dû adapter rapidement ses capacités d’accueil. L’urgence a mené à l’utilisation de diverses infrastructures inoccupées, comme les anciens hôpitaux de la Riviera par exemple.
Le district d’Aigle accueille le pourcentage le plus important de migrants – 3,10% – par rapport à sa population: 1’526 pour 49’205 habitants. Comparativement, le district Riviera-Pays-d’Enhaut accueille 2’005 migrants pour 88’813 habitants (2,25%). À titre comparatif, le ratio cantonal s’élève à 1,52% (état au 31.01.2025)..
Au 31 janvier 2025, 1’877 titulaires d’un livret S vivaient dans les districts d’Aigle et de la Riviera-Pays-d’Enhaut. Entre mars et août 2022, l’EVAM enregistrait en moyenne 897 nouvelles arrivées en provenance d’Ukraine par mois. En comparaison, entre août 2024 et janvier 2025, ce chiffre est passé à 85 arrivées mensuelles en moyenne.
Scolarité interrompue, apprentissage accéléré du français, et perspectives d’avenir: les défis pour ces jeunes adultes sont de taille. Comment vivent-ils leur nouvelle réalité? Andrii, Kseniia et Aleksandra ont accepté de nous répondre.

«J’aime mon pays, mais je dois tirer un trait dessus»
«Si je pense à mon pays? Bien sûr, c’est la guerre. Mais c’est la vie…» De nature réservée, l’adolescent s’exprime dans un français assuré, avec un léger accent. Apprenti polydesigner 3D au CEPV de Vevey, il souhaite par la suite poursuivre un cursus artistique à l’ECAL ou à la HEAD. Ses débuts en Suisse ont été «compliqués», selon ses mots. En cause: l’apprentissage de la langue française et de la mentalité du pays.
Il passe d’abord par une classe d’accueil, puis tente des études au gymnase. «Mais ça ne m’a pas du tout plu, je m’ennuyais et je voulais plus d’art dans ma vie.» Déjà 3 ans dans le pays, et il nous dit avoir déjà commencé à oublier «sa vie d’avant», en Ukraine. Des souvenirs de Mykolaïv, son village natal? Un grand sentiment de stress. D’ailleurs, lors du test annuel des sirènes le 5 février dernier, Andrii a été pris de panique. «Heureusement, mes camarades de classe sont très gentils.» Il a d’ailleurs pris rendez-vous avec une psychologue pour apprendre à gérer son stress post-traumatique.
Diplômé en art visuel en Ukraine, il souhaite finir ses études en Suisse. «Je ne suis pas sûr de rester ici, mais je sais que je ne vais pas retourner dans mon pays. Il n’y a plus de possibilités pour ce que je veux faire. Je l’aime, mais je dois tirer un trait dessus.»

«Je dois apprendre à vivre à nouveau»
«J’ai vécu l’occupation russe. J’ai fêté mon seizième anniversaire pendant la guerre. Ma mère et mon père m’ont préparé un petit-déjeuner avec des œufs cuits sur le barbecue à charbon – on n’avait plus de gaz ni d’électricité – c’était incroyable!» Résidant dans le petit village d’Izioum, situé à quelques kilomètres de Kharkiv, proche de la frontière russe, la famille de Kseniia a pu fuir après six mois de guerre.
«Pendant l’occupation, ma vie en Ukraine a radicalement changé. Je pensais qu’en quittant cet endroit, j’allais retrouver ma vie d’avant. Mais non, la vie est encore plus compliquée. Je dois apprendre à vivre à nouveau.»
Habitant depuis une petite année à Montreux, loin de ses repères habituels, Kseniia se sent tiraillée. «Je garde de mauvais souvenirs de la guerre, ces traumatismes me bloquent dans le processus d’acceptation de ma nouvelle vie, analyse la jeune femme. Je sens que j’habite dans le passé.»
Dans un français fluide, marqué par un léger accent, Kseniia se dit frustrée de ne pas réussir à exprimer le fond de sa pensée dans la langue de Molière. «Je suis désormais deux personnes: une version ukrainienne et une version suisse de moi-même.» Comme pour pallier le langage verbal, la jeune femme poursuit une formation en photographie. «Les arts visuels me permettent d’utiliser des images et des métaphores. Je me libère de la barrière linguistique.»

«Je suis devenue le pilier de ma famille»
Ce jeudi 20 février 2022, la sonnerie du téléphone d’Aleksandra la réveille à 3h du matin. «C’était le début de l’invasion russe. J’étais sous le choc.» Alors étudiante dans la ville slovaque de Trencín, proche de la capitale Bratislava, elle supplie sa famille – qui réside alors à Kiev – de la rejoindre. Ses parents et son petit frère débarquent trois jours plus tard. «Mon père a voulu venir en Suisse, car c’est un pays neutre et sûr. J’ai dû à nouveau recommencer ma vie.»ˇ
Arrivés en Suisse au mois de mai 2022, Aleksandra et sa famille habitent désormais à Yverdon-les-Bains depuis deux ans. Après des cours de français intensif en classe d’accueil et un préapprentissage, elle est actuellement dans une filière artistique à Vevey. «Le statut de ne me définit pas, ce n’est pas ma faute. Depuis notre arrivée en Suisse, j’ai dû prendre beaucoup plus de responsabilités, je suis devenue le pilier de ma famille.»
Sa maman travaille depuis peu dans une boutique d’habits. «Mon frère a fait une dépression pendant une année, maintenant ça va mieux. Mon papa a vieilli d’un coup et il est très déprimé. J’essaie de ne pas penser à l’Ukraine, ça me fait trop mal. Et surtout, je ne peux rien faire.» Malgré tout, Aleksandra veut rester positive. «J’aime mes perspectives de vie ici. Je peux suivre les études que je veux, je suis majeure maintenant.» À l’avenir, Aleksandra se voit devenir directrice artistique.
