
Après avoir collecté les feuilles, les employés de la voirie boélande les amènent à la déchetterie. Elles finiront à l’usine de méthanisation de Satom à Villeneuve. | R. Brousoz
Des feuilles, des feuilles et… encore des feuilles. Tellement de feuilles, qu’il en rêverait presque la nuit. «Parfois, c’est un peu frustrant», sourit cet employé communal de La Tour-de-Peilz que l’on interrompt au milieu de sa tournée. «Tout est propre le vendredi, et hop: il suffit d’un coup de vent durant le week-end et le lundi, on peut tout recommencer!»
De septembre à novembre, ce collaborateur passe le plus clair de ses journées à sillonner les rues boélandes au volant de sa balayeuse électrique dernier cri, parfois secondé par un collègue équipé d’une souffleuse. «Il m’arrive de remplir la machine jusqu’à soixante fois par semaine», relève-t-il avant d’attaquer le désenfeuillage d’une nouvelle artère.
Et cet éternel ballet, aucune commune ou presque n’y échappe. «Il y a plus de 500 arbres sur le domaine public», expose Sébastien Morerod, chef de service des travaux à Villeneuve. «Tout ce qui est bords de lac, on le fait deux fois par semaine, et un peu moins dans les hauts de la commune.» Des montagnes de feuilles qui sont ensuite acheminées à l’usine de méthanisation de Satom. «Entre 50 et 80 m³ y sont envoyés chaque année.»
Vive le vent!
Les balayeuses et souffleuses sont aussi de sortie dans les rues d’Aigle, afin de dégager la chaussée et les trottoirs. «Pour les autres terrains publics, on a meilleur temps d’attendre qu’elles aient fini de tomber. Ainsi, on fait moins de passages et moins de bruit», explique François Brazzola, responsable de la voirie. Ce dernier compte même sur un allié de taille, naturel et gratuit: «J’attends le fœhn, et après c’est tout propre!»
En poste depuis 13 ans, le Chablaisien a vu les quantités de feuilles mortes augmenter au fil des années. «Outre le fait que des arbres ont été plantés, la Commune les taille moins, afin d’avoir plus d’ombre en été», relève-t-il. Ici, pas
de transport vers Satom: les feuilles sont acheminées à la déchetterie communale pour être transformées en compost – loin des zones d’habitation, ce qui permet de ne pas déranger les gens avec les nuisances olfactives. «Une fois le compost mûr, la population et les paysans de la région peuvent venir se servir.»
«Dur de contenter tout le monde»
Les temps changent, les habitudes aussi. «Il y a 30 ans, il ne fallait plus une feuille morte dans l’espace public, elles étaient considérées comme des déchets», retrace Hervé Richoz, chef du secteur Espaces publics à La Tour-de-Peilz. «Aujourd’hui, c’est avant tout pour des raisons de sécurité qu’on les ramasse dans la rue.» Avec la pluie, un tapis de feuilles peut en effet devenir une dangereuse patinoire.
Et comme le déblayage de la neige, la gestion de ces millions de morceaux de cellulose suscite de nombreuses réactions au sein de la population. «Des personnes nous demandent pourquoi on ne les enlève pas, d’autres aimeraient qu’on les laisse à certains endroits», note le responsable boéland. Un intérêt pour la thématique qu’il dit avoir vu croître «depuis qu’on parle de changement climatique».
Même constat à Aigle. «C’est difficile de contenter tout le monde. Tenez, ce matin j’ai reçu deux coups de téléphone de la part d’habitants se plaignant qu’il y a trop de feuilles dans leur quartier», raconte François Brazzola. «Dans ces cas-là, j’envoie la balayeuse et ils sont tout contents.» Ou quand voirie rime avec diplomatie. Et de préciser tout de même: «Ces signalements nous rendent parfois service, car il est possible qu’on ait oublié certains coins.»
Expérience sur gazon
Les évacuer du bitume, d’accord. Mais pourquoi ne pas les laisser sur les pelouses des parcs, afin qu’elles retournent à la nature et nourrissent les sols? «Pour le moment à Villeneuve, la volonté politique est de les ramasser également dans les parcs», répond Sébastien Morerod, qui admet que «dans certaines zones, elles pourraient être laissées». Et d’ajouter: «Une fois qu’elles ont pourri, ça peut étouffer le gazon. Et puis avec ces derniers jours de beau temps, les gens se tiennent encore sur les pelouses. Si on les laisse, on reçoit des plaintes de la population.»
À La Tour-de-Peilz, les feuilles sont collectées en fonction des parcs et de leur fréquentation. Et cet automne, la Commune – dont le domaine public compte 1’125 ligneux – s’est lancée dans une expérience à ce sujet. C’est sous les noyers du Port, aux abords du château, que le test est réalisé. Pour la première fois, leurs feuilles seront laissées sur l’herbe. Et scrutées de très près. «Toutes les deux semaines, je fais des photos pour mesurer l’évolution et voir comment la pelouse réagit», explique Paul Kohli, chef de projet espaces publics et biodiversité.
Mais pas toutes les feuilles ne sont égales face à la décomposition. Exemple? Le platane, un arbre très répandu dans nos villes. À La Tour-de-Peilz ou à Vevey, c’est l’essence iconique des quais Roussy et Perdonnet. «Contrairement aux feuilles de hêtre ou de frêne, les siennes sont trop épaisses pour se ramollir, s’humidifier et se décomposer», relève Paul Kohli. Résultat: elles ne se décomposent pas, sèchent et demeurent dans l’espace, au risque parfois d’obstruer les bouches d’égouts.
Des souffleuses et des soupirs
Qui dit feuilles mortes, dit – on l’a évoqué – les souffleuses. Des machines devenues un incontournable de l’automne, et qui provoquent bon nombre de rouspétances. En septembre dernier, la population de la ville de Zurich a décidé de bannir totalement ces engins quand ils fonctionnent à essence, et de limiter l’usage des souffleuses électriques d’octobre à décembre.
Des nuisances qui sont parfois prises en compte. «On attend généralement la pause des 9 heures avant de passer dans les quartiers d’habitation avec la balayeuse et la souffleuse», indique François Brazzola, le chef de la voirie aiglonne. À La Tour-de-Peilz, ces engins rugissants viennent d’ailleurs de s’inviter dans le débat politique. Un récent postulat demande à la Municipalité de limiter les périodes de leur utilisation «en fonction des cycles de la nature». Mais aussi de cadrer les horaires d’usage, afin de «préserver les heures de repas et l’endormissement des petits».
Non, les feuilles mortes ne se ramassent définitivement plus à la pelle. Et l’on se demande: avec quel mot Jacques Prévert aurait-il fait rimer «souffleuse»?
