
Le Musée de Montreux abrite dans sa collection permanente une vitrine dédiée à Nabokov et à ses 16 ans passés sur la Perle de la Riviera. L’auteur de «Lolita» vivait avec sa femme Vera dans une suite du Montreux Palace. | Collection du Musée de Montreux
Écrivain mondialement connu notamment pour son sulfureux «Lolita», Vladimir Nabokov
(1899-1977) a vécu avec son épouse Vera de 1961 jusqu’à sa mort au Montreux Palace. La direction de l’établissement a durablement fixé sa mémoire en installant une statue en bronze de «Volodia» dans ses jardins. Le couple est, lui, enterré au cimetière de Clarens.
L’auteur né à Saint-Pétersbourg a beaucoup écrit sur la Perle de la Riviera. Notamment «Ada» et «Feu Pâle». Ici, il s’est adonné à sa passion pour les mots croisés et encore plus les échecs. Le Musée de Montreux conserve de nombreux documents, comme la recette des Œufs à la Nabocoque! Une vitrine est spécialement consacrée à ce grand voyageur. Les Archives de Montreux recèlent aussi quelques pièces sur une exposition qui lui fut dédiée en 1999.
Nabokov a équitablement partagé la littérature avec son amour effréné pour… les papillons. «Mes plaisirs sont les plus intenses que puisse connaître l’homme: écrire et chasser le papillon», a-t-il ainsi écrit. Initié par son père, il y a consacré une immense partie de sa vie. Entomologiste reconnu, il les a traqués dans le monde entier depuis l’âge de 7 ans. De sa natale «Venise Baltique» au Royaume-Uni, mais également en Allemagne, aux États-Unis et en Suisse. «J’ai chassé les papillons sous différents climats, dans différents endroits comme petit garçon, expatrié cosmopolite, vieil homme.»
Quasi quotidiennement, Nabokov est parti avec son grand filet en quête de l’espèce rare, du spécimen inconnu. «Si mon premier regard du matin est pour le soleil, ma première pensée est pour les papillons qu’il engendre.» Vera a légué la collection des lépidoptères patiemment attrapés par son époux au Musée cantonal de zoologie, situé à Lausanne. Avant, les deux ont vécu deux décennies aux États-Unis. «Volodia» a enseigné la littérature à Cornell. Naturalisé américain, il a été responsable de la collection de lépidoptères du Musée de zoologie d’Harvard. Beaucoup de ses papillons y sont conservés.
Plus de 4’000 spécimens à l’abri
L’incroyable collection suisse de Nabokov est protégée au Palais de Rumine, au Département de zoologie du Naturéum, qui abrite 2’170 cadres entomologiques, pour environ 170’000 papillons. Le legs Nabokov compte 4’323 individus, placés dans 43 cadres de grand format. S’il a été possible de les voir en 1993 et 1994 lors d’une grande exposition, ils ont retrouvé leur place dans le Département des invertébrés sur lequel veille la conservatrice Anne Freitag.
Nous avons eu la chance de la découvrir. Dans un local rempli de compactus, papillons et autres invertébrés – diptères, coléoptères, hyménoptères – sont soigneusement disposés. «À une température qui oscille entre 16 et 20 degrés pour les protéger notamment d’insectes mangeurs», précise Anne Freitag.
Tout le fonds des lépidoptères vaudois n’a pas été totalement encore inventorié. «Ceux de Nabokov le sont», poursuit la conservatrice qui montre quelques cadres. «On sait qu’il est venu à Lausanne discuter avec des responsables du musée. Il prévoyait certainement de léguer sa collection. Et d’une certaine manière, dans une approche scientifique.» Car Vladimir a d’abord étudié les sciences avant de devenir écrivain.
Le premier cadre indique 1961, soit la date de son installation à Montreux, et les lieux de collecte: Champex, Martigny, Grand Saint-Bernard. Depuis la Perle de la Riviera, tantôt en compagnie de Vera, de sa sœur qui habitait à Genève ou de son ami le photographe Horst Tappe, «Volodia» a inlassablement traîné son grand filet partout: en Romandie, en Suisse alémanique, aux Grisons, au Tessin, et il est même allé jusqu’à Florence. «La proie préférée du père de Lolita était <le Petit Bleu>, nommé Azurée, de la famille des Lycènes», révèle Anne Freitag.
Démarche avant tout scientifique
Lorsque la collection arrive à Lausanne, il est fait mention qu’elle ne doit pas être divisée. Ses papillons sont stockés dans une grande malle. À l’intérieur, des boîtes de cigares ou de pastilles contre la toux. Dedans, divers papillons soigneusement protégés, chacun dans sa papillote.
Anne Freitag insiste sur la démarche scientifique, et non pas esthétique, de l’entomologiste. «Il mentionne précisément chaque spécimen, le lieu de la chasse, la date et d’autres informations. Sinon, ça ne sert à rien. Il est évident que la collection a été conçue pour être conservée et étudiée.»
Nabokov a aussi écrit un essai sur les lépidoptères de Crimée. Une vingtaine de publications spécialisées ont fait mention d’espèces décrites. Un spécimen porte le nom de Cyclargus Nabokov. «Toutes les informations qu’il a consignées ont été numérisées et transmises à Info fauna (centre national de données sur la faune) à l’exception des oiseaux», explique encore la conservatrice. La passion de Nabokov a été tellement dévorante durant sept décennies qu’il s’est exprimé ainsi: «J’ai essayé de regarder le monde à travers les yeux d’un papillon imaginaire.» Une déclaration aussi belle que ses petits êtres ailés.
Sources: Musée de Montreux, La Presse Riviera-Chablais, Archives de Montreux, La Passion des papillons, de Jean-Pierre Otte dans Magazine littéraire (1999).
Avant de rencontrer le succès avec ses livres, Nabokov a écrit un premier article scientifique dans «The Entomologist», en 1923. Il y décrit des dizaines de spécimens capturés en Crimée au cours de la fuite de sa famille devant la Révolution russe. Le Saint-Pétersbourgeois de naissance a écrit 19 romans – dont plusieurs à Montreux –, des nouvelles et des essais sur Gogol, Joyce, Flaubert et Pouchkine. «La défense Loujine», «Rire dans la nuit», «La Méprise», «Pnine» sont autant de pièces maîtresses de son corpus. Les papillons y sont omniprésents, même si c’est le thème de l’exil qui marque le plus son œuvre. «Les crochets miniatures d’un papillon mâle ne sont rien comparés aux serres d’aigle de la littérature qui me déchirent nuit et jour.» Ainsi dans «Le Don», Nabokov écrit «Sur ces feuilles, laissant un instant le soleil caresser sa soie fauve, et puis fermant les ailes, vint se poser un «robert-le-diable», avec une parenthèse blanche sur la parure du dessous de ses ailes; s’envolant subitement, il atterrit sur ma poitrine nue, attiré par la transpiration humaine.» Autre exemple dans «Regarde, regarde les arlequins!»: «En tant qu’ancienne maîtresse de jardin d’enfants, trancha Annette, toujours secourable, je peux te dire qu’il s’agit d’une vanesse des plus ordinaires (krapivnitsa). Que de petites mains ont arraché ses ailes pour venir me les soumettre et quêter mon approbation!» Pour Nabokov, les papillons sont des métaphores de personnages. Lolita est un archétype de la nymphette (mot qu’il a inventé), un état intermédiaire entre la larve et l’imago d’un insecte n’ayant pas encore accompli sa métamorphose complète. Lolita grandira-t-elle? Il faut lire le chef-d’œuvre pour le savoir… Sources: Les Papillons de Nabokov édité par le Musée cantonal de zoologie, www.exporevue.com
