« Ne plus avoir de Chablaisien au Conseil d’État, oui, c’est grave »
Claude Défago devant la statue de Pierre-Maurice Rey-Bellet, alias Le Gros-Bellet, paysan du Val d’Illiez devenu révolutionnaire. Deux esprits libres s’il en est.
Il fait relativement doux sur Monthey en ce lundi après-midi. Alors que le traditionnel triboulet de carnaval trône fièrement au cœur de la ville, c’est une autre mascarade que l’on évoque, dans un café de la place, avec Claude Défago. Mascarade… L’ancien journaliste montheysan n’utilisera pas ce terme pour évoquer le premier tour de l’élection au Conseil d’État, prévu le 2 mars prochain – soit le dimanche de carnaval. Il ne prononcera pas ce mot, mais on devine qu’il n’en pense pas moins, lui qui, «totalement désabusé», s’apprête, «pour la première fois de (s)a vie, à voter deux fois blanc. Parce que Emmanuel Revaz n’est là que pour faire illusion; les cinq autres se sont mis d’accord avant autour d’une raclette». Interview garantie sans langue de bois.
Claude Défago, six candidats pour cinq sièges, l’élection au Conseil d’État est-elle déjà jouée, comme beaucoup s’accordent à le dire?
– Oui, les dés étaient jetés avant même le dépôt des listes. Le seul et unique enjeu, c’est l’ordre dans lequel les cinq candidats arriveront (ndlr: Franziska Biner, Stéphane Ganzer et les sortants Christophe Darbellay, Mathias Reynard et Franz Ruppen). Emmanuel Revaz n’est là que pour tirer la liste du Grand Conseil – et c’est bien joué de sa part, sinon il met en péril sa déjà faible députation – mais il a zéro chance. Le seul intérêt, c’est donc l’ordre d’arrivée et c’est purement une question d’égo des personnes. Cet ordre n’a aucune incidence politique.
Le Chablais n’a plus de représentant au Conseil d’État valaisan depuis le départ de Claude Roch en 2013 (2001-2013). Pendant huit ans, de 2001 à 2009, ils étaient même deux avec Jean-Jacques Rey-Bellet (1997-2009). Est-ce grave?
– Je pense que c’est grave, oui. Nous avons ici dans le Chablais des problèmes et des intérêts qui nous sont propres parce que liés directement à notre situation géographique. La réalité bicantonale du Chablais est très mal comprise de Sion. Son lien avec le Chablais français également. Même si des travailleurs frontaliers montent jusqu’à Martigny et Sion, le Chablais a des spécificités économiques qui lui sont propres. Et celles-ci, il faut pouvoir les faire entendre et comprendre. Même si Christophe Darbellay reste ouvert en termes d’économie, il serait bien pour la région d’avoir une voix au Conseil d’État. Parce qu’un ou une élue du Haut-Valais a une sensibilité haut-valaisanne que nous n’avons pas ici, et vice-versa. Donc oui, à quelque part, c’est grave.
Le Chablais vaudois est lui représenté depuis avril 2022 par Frédéric Borloz, ancien syndic d’Aigle. Est-ce que ça compense le manque côté valaisan?
– Dans des dossiers typiquement chablaisiens, comme les transports publics par exemple, ça peut compenser. Mais pour ce qui est des affaires cantonales, non. Cela dit, lorsqu’une personne est élue au Conseil d’État, elle est censée se mettre au service du canton dans son ensemble. Mais on ne peut éluder le fait qu’elle reste en prise directe avec les problématiques de sa région. On peut citer l’exemple de l’hôpital, dont le dossier a été débloqué lorsque Raymond Deferr était au Conseil d’État (ndlr: président de Monthey de 1973 à 1985, Raymond Deferr fut conseiller d’État entre 1985 et 1997). S’il faut traiter d’un problème de viticulture, je ne suis pas sûr qu’un élu chablaisien ait la même sensibilité qu’un élu du Valais central. Si vous n’êtes pas Haut-Valaisan, vous pouvez compatir aux problèmes haut-valaisans, mais vous ne les comprendrez pas pareillement qu’un Haut-Valaisan. Le Chablais, par sa topographie même, est vraiment particulier.
Avant l’élection de Frédéric Borloz, le Chablais vaudois n’avait lui plus de représentant au Conseil d’État depuis 25 ans et le départ en 1997 du radical Jacques Martin, ancien syndic de Gryon. Ça n’a pas empêché le Chablais vaudois de se développer…
– C’est vrai, mais c’est un relais qui manquait malgré tout.
Le taux de participation lors des scrutins est historiquement faible dans le Chablais valaisan. Est-ce que maintenant ce sont les élus eux-mêmes qui manqueraient de motivation?
– De motivation peut-être pas, mais d’envergure et de charisme, c’est certain. Des Jacques Martin, Bernard Dupont ou Raymond Deferr, on en engendre un ou deux par génération. Il y a eu Aimé Desarzens, à Bex, qui s’est battu pour que la sortie d’autoroute y soit maintenue. Ou Pierre de Meyer, à Ollon. Mais des gens comme ça, il y en a peu. Actuellement, hormis un Grégory Devaud qui est un peu au-dessus du lot, la région manque de véritables leaders, masculins ou féminins. Des personnalités qui soient à même de tirer la région et pas seulement leur Commune ou groupe de Communes.
Quid de Fabrice Thétaz, le nouveau président de Monthey?
– Il faut voir. Fabrice a des capacités d’écoute que son prédécesseur n’avait pas et il peut faire une bonne paire avec Grégory Devaud. On ne l’a pas encore vu à l’œuvre au niveau de la région. Mais il serait souhaitable que le président de Monthey prenne une véritable place dans ce jeu.
Le Chablais valaisan a Marianne Maret au Conseil des États et Philippe Nantermod au Conseil national. Est-ce qu’il est plus important d’être représenté à Berne qu’à Sion et Lausanne?
– (coupant) Philippe Nantermod n’est pas un relais de la région, le seul dossier qu’il a défendu, c’est sa ligne de chemin de fer, mais ça ne tient pas la route, ils ne vont pas faire un virage sur la ligne du Simplon là où ils vont tout droit aujourd’hui. Philippe Nantermod a un siècle de retard. Et de toute manière, sa vie politique est terminée, il a commis l’erreur magistrale de se présenter au deuxième tour aux États contre Marianne Maret fin 2023; il n’avait aucune chance et il a fait dépenser un paquet de ronds pour rien.
Je reprends ma question: est-ce qu’il est plus important d’être représenté à Berne qu’à Sion et Lausanne?
– Ça l’est tout autant. On a plus l’occasion d’avoir un retour de Lausanne et de Sion que de Berne, mais il y a des enjeux nationaux qui peuvent avoir des retombées dans le Chablais. Avoir un relais à Berne est important. Si l’on suivait par exemple la politique de l’UDC sur les étrangers, l’impact sur l’industrie ou sur l’économie de notre région au niveau des employés de remontées mécaniques serait catastrophique. Parce que les seuls qui sont en autarcie dans le Chablais, ce sont les employés communaux. Le Chablais, région transfrontalière, est intimement lié à l’Europe. Nos parlementaires à Berne sont donc importants, parce qu’ils sont en prise avec les problématiques de notre région.
Parlons de l’élection au Grand Conseil. Est-ce qu’au regard du principe de collégialité, dont sont tenus de faire preuve les élus au Gouvernement, le vrai poids n’est pas au Législatif?
– C’est ce qui se croit, mais au final, quand on voit les décisions prises, je ne suis pas sûr que le Grand Conseil dicte quelque tendance que ce soit. (Il marque une pause) J’ai beau chercher, je ne vois pas. À chaque session du Grand Conseil, il y a une demi-journée sur le loup, et à chaque fois le Conseil d’État doit répéter que ce n’est pas de son ressort, mais de celui de Berne. Je ne dis pas que les prises de parole ne sont pas importantes – elles le sont pour la personne qui prend la parole –, mais quand on parle de postulats pour les merdes de chien ou pour taxer les chats qui bouffent les moineaux…. Ce que je veux dire, c’est que je ne suis pas sûr que la politique se fasse là. Où sont les vrais grands sujets d’intérêt général que traite le Grand Conseil? Les grandes options, sur la santé par exemple, sont prises au Conseil d’État. Le Grand Conseil n’est pas loin d’être une simple chambre d’enregistrement.
Quelle tendance voyez-vous pour cette élection au Grand Conseil?
– Je sens indiscutablement un courant conservateur dans ce canton. L’UDC a repris des voix aux centristes les plus à droite ou les plus insatisfaits. On l’a vu avec la loi sur le climat ou la Constitution valaisanne. La gauche se perd parfois dans des combats idéologiques et les Verts valaisans souffrent des politiques menées dans les villes par des Verts totalement déconnectés de la réalité valaisanne – les Verts valaisans savent être plus nuancés, plus pragmatiques que des urbains bobos qui réclament des zones vertes dans les villes… mais qui ont voté pour une LAT (loi sur l’aménagement du territoire) dont le but est de densifier les centres. Les Verts valaisans ne progressent pas à cause de ça.
Quelles devraient être les priorités des élus chablaisiens aujourd’hui?
– Je pense que notre députation devrait être capable de mieux se coordonner. Les dossiers les plus importants sont ceux liés à l’agglo chablaisienne – absolument nécessaire –, aux fusions des petites communes – les présidents sont pour, mais pas la population –, et à toute la problématique liée au débat européen, où la région doit se faire entendre. Parce qu’on vit de cela, de nos relations avec l’Europe.




