
Les prélèvements sur le réseau du SIGE confirment la présence de 1,2,4-triazole dans l’eau du Léman, dûe au déversement de la filiale Syngenta, basée à Monthey. Le traitement de cette ressource est estimé à plusieurs dizaines de millions de francs. | Adobe Stock
Le 1,2,4-triazole, cette substance toxique déversée dans le Rhône par la multinationale Syngenta à Monthey, n’en finit pas de remuer les eaux du lac. De l’embouchure du fleuve aux berges de la Riviera vaudoise, les collectivités s’organisent. Le Service intercommunal de gestion des eaux (SIGE) a confirmé à la mi-novembre qu’il avait rallié la Ville de Lausanne dans ses démarches juridiques.
Lors de la séance de son Conseil intercommunal le 18 décembre 2025, l’assemblée a été informée des résultats des prélèvements sur le réseau du SIGE, notamment après le passage de l’eau du lac à la station de pompage et de potabilisation des Gonelles, située à Corseaux. «Les résultats confirment que la concentration de 1,2,4-triazole dans l’eau distribuée dépend principalement de l’eau traitée de la station des Gonelles, contrairement à celle provenant des sources», déclare le président du comité de direction Caleb Walther.
Le comité de direction du SIGE reste dans l’attente de nouvelles informations de la part du Canton du Valais et de l’entreprise Syngenta. «Nous attendons également les premières conclusions des démarches juridiques engagées sous l’égide du Service de l’eau de Lausanne», conclut le municipal montreusien.
Tout a commencé cet été, lorsque des analyses ont fait état d’une teneur en 1,2,4-triazole supérieure aux prescriptions fédérales en matière de qualité des eaux potables. Or, les distributeurs d’eau ont le devoir de trouver le moyen d’appliquer la norme fédérale de 0,1 microgramme par litre pour les métabolites (ndlr: molécules organiques) pertinents. Une mise aux normes à effectuer au prix de mesures très coûteuses. Dans ce dossier, le pollueur est identifié et la culpabilité de l’entreprise reconnue.
«Le comité de direction soutient une responsabilité complète des entités à l’origine de la situation, dans une juste application du principe du pollueur-payeur, réagit la nouvelle directrice exécutive du SIGE Danila Aimone. C’est pour cette raison que le Service intercommunal de gestion des eaux a décidé de soutenir les démarches de la Ville de Lausanne et signé une procuration à cette fin.»
Un processus trop lent pour certains: le mécontentement rejaillit jusque dans les rangs parlementaires. «Je suis stupéfaite du silence qui entoure les potentiels effets cocktails autour du 1,2,4-triazole et des autres substances chimiques présentes dans le Léman, tout comme les impacts sur l’environnement», s’indigne la députée veveysanne Elodie Lopez, qui a déposé une interpellation à ce sujet à la rentrée politique de septembre, laquelle est d’ailleurs toujours en attente de réponse de la part du Conseil d’État vaudois. À noter aussi sa motion pour concrétiser le principe du pollueur-payeur, également en attente de réponse.
Solutions à court terme
Car à première vue, le traitement de l’eau contaminée est estimé à plusieurs dizaines de millions. Contactée, Syngenta ne parvient pas encore à communiquer de chiffres précis concernant les processus nécessaires au traitement des eaux industrielles. «À court terme, l’entreprise se tournera vers une solution d’incinération des eaux chargées en 1,2,4-triazole, le temps de mettre en place une solution pérenne de traitement des eaux à la source», précise la filiale montheysanne. Qui tient à clarifier que les sources de 1,2,4-triazole sont multiples.
En septembre, une task force de spécialistes a été mise sur pied, afin de mener une «évaluation approfondie des solutions techniques envisageables», nous renseigne la multinationale qui possède un site à Monthey. Plusieurs technologies de traitement des eaux sont en cours d’évaluation, comme «l’extraction liquide-liquide», ou «le traitement par filtre à charbon», et seront testées à Monthey.
«En parallèle, deux sites de recherche de Syngenta en Suisse et au Royaume-Uni procèdent également à des tests sur d’autres technologies de traitements», affirme Nathalie Vernaz, responsable de communication de la firme agrochimique.
Garantir une eau potable de qualité
Malgré un risque de toxicité considéré comme faible pour l’être humain, les services de distribution d’eau potable veulent réduire les concentrations du micropolluant, afin de protéger les écosystèmes et la santé. «À ce jour, il n’existe aucune solution technique éprouvée permettant de réduire efficacement la teneur en 1,2,4-triazole dans l’eau pompée du Léman, souligne Danila Aimone. L’une des pistes déjà mise en œuvre est d’optimiser le mélange eau de source / eau du lac. Cependant, elle n’offre qu’une marge de manœuvre limitée et ne constitue pas une solution durable.»
Et le problème ne s’arrête pas là. S’il y a deux ans, plus de 200 substances chimiques différentes étaient détectées dans les eaux du Léman, on peut en analyser plus d’un millier aujourd’hui. «Tout ce que l’on cherche, nous le trouvons désormais, résume la chercheuse lausannoise Nathalie Chèvre. Les substances de source industrielle rejetées dans le Léman, c’est une vieille problématique. Or, nous avons une inertie assez importante en Suisse pour agir. À l’heure des dérégulations des normes environnementales, c’est à la population d’interpeller les politiques. Ce sont des choix de société.»
Risque méconnu d’un effet «cocktail»
L’évaluation du Swiss Centre for Applied Human Toxicology (SCAHT) conclut que les concentrations actuelles de 1,2,4-Triazole et ses métabolites dans l’eau potable issue du Léman sont sans danger pour la santé publique, y compris pour les populations sensibles. Les dépassements observés relèvent d’un enjeu de conformité réglementaire de la qualité de l’eau, plutôt que d’un risque toxicologique.
«Le rapport du SCAHT est rassurant, confirme l’écotoxicologue Nathalie Chèvre. Mais la conformité réglementaire et le risque toxicologique sont deux données différentes. Si une norme est fixée pour protéger la population, nous sommes toutefois exposés à plusieurs substances. Or, il n’y a pas de norme par rapport à l’effet cocktail.»
Professeure à la Faculté des géosciences et de l’environnement à l’Université de Lausanne, elle relativise l’impact de cette pollution dans les eaux du lac sur la santé, via l’eau de boisson. «Entre les cosmétiques qu’on utilise quotidiennement, la pollution de l’air et l’alimentation, cette exposition semble anecdotique par rapport à ce à quoi fait face notre corps au quotidien!»
«L’eau potable distribuée sur notre territoire communal provient principalement des sources et n’est pas concernée par ce rejet.» Sereines, les autorités de Monthey réitèrent que l’analyse réalisée par le Swiss Centre for Applied Human Toxicology (SCAHT) confirme que les concentrations mesurées dans les réseaux d’eau potable ne présentent aucun risque pour la santé humaine ou animale. «Les Cantons poursuivent leur concertation avec les distributeurs d’eau concernés, afin d’identifier et mettre en œuvre des améliorations de traitement permettant, à moyen terme, de ramener les valeurs de 1,2,4-triazole en dessous du seuil fédéral», garantit Christine Genolet-Leubin, la cheffe du Service de l’environnement valaisan. Par ailleurs, la concentration en 1,2,4-triazole dans le Rhône à l’aval de Monthey n’a pas d’impact sur les communes du Bas-Valais et du Chablais vaudois. «L’eau potable distribuée sur le territoire communal provient principalement de sources de montagne, et n’est donc pas concernée par ce rejet», confirme la Ville de Monthey.

"À ce jour, il n’existe aucune solution technique éprouvée permettant de réduire efficacement la teneur en 1,2,4-triazole dans l’eau pompée du Léman"

"Nous sommes exposés à plusieurs substances. Or, il n’y a pas de norme par rapport à l’effet cocktail"

"Je suis stupéfaite du silence qui entoure les potentiels effets cocktails autour du 1,2,4-triazole"
