
Jonas Schneiter, ici dans les bureaux lausannois de sa société de production audiovisuelle, aura passé plusieurs mois à enquêter pour faire toute la lumière sur la fertilité des hommes. |R. Brousoz
Il nous reçoit dans son quartier général lausannois, où règne une joyeuse effervescence. Au milieu de cette fourmilière humaine, Jonas Schneiter n’est pas l’ouvrière la moins occupée, bien au contraire. Son agenda grésille de rendez-vous. Le lendemain, le journaliste-animateur doit se rendre à Paris pour enchaîner un marathon d’interviews. Et pour cause, son ouvrage consacré à la fertilité masculine fait du bruit. Durant 187 pages, le Veveysan de 35 ans explore 20 questions concernant ce thème opaque, voire tabou. Comme par exemple «Qu’est-ce qui tue le sperme?», «Le stress rend-il stérile?» ou «Le projet bébé peut-il casser un couple?» Parti de sa propre expérience, le présentateur des «Beaux Parleurs» a compilé des myriades d’études et interviewé nombre de spécialistes pour aboutir à des réponses solides. En résulte un livre qui va jusqu’au fond du slip pour en détricoter tous les mystères.
Jonas Schneiter, vous vous attendiez à cet engouement?
– J’ai senti qu’il y avait besoin de ce livre. En en cherchant moi-même, je n’en trouvais pas. Dans mon entourage, il y avait des gens qui étaient aussi concernés et qui avaient besoin d’informations. Donc oui, je m’attendais à ce qu’il y ait un peu d’effervescence.
Tout est parti de votre expérience personnelle: un spermogramme légèrement en dessous de la norme. Est-ce que ça a été un coup dur?
– Ça a d’abord été une surprise. Parce que je ne m’attendais déjà pas à ce résultat. Et puis je ne me suis jamais dit qu’il y avait un enjeu sur le fait d’être fertile, à moins qu’on ait des maladies ou un problème dans la famille. Mais comme ce n’était pas mon cas, je pensais que j’étais fertile par défaut. En me renseignant, j’ai découvert qu’on était plein à être en dessous de la norme. Je n’étais donc pas triste ou dévasté, mais surpris.
C’est à quel moment précis que l’idée du livre vous est venue?
– Le premier déclic, c’est ce docteur qui me lance: «Ah bah, ça c’est sûr que vous n’en parlerez pas à la télévision.» C’est quand même marrant de se dire que même les médecins partent de ce principe. Par la suite, j’ai découvert des choses qui me paraissaient contre-intuitives. Je suis par exemple tombé sur une méta-analyse selon laquelle le sperme serait 50% de moins bonne qualité qu’en 1973. Ça devrait faire tous les grands titres! Mais d’autres études disaient que ce n’était pas si grave que ça… Je me suis rendu compte que c’était difficile de savoir ce qui était vrai, ce qui ne l’était pas, et que ce serait bien de creuser plus avant. Alors plutôt que de le faire pour moi et de ne le montrer qu’à deux potes, autant en faire un livre!
L’aventure était donc lancée. Comment a réagi votre entourage?
– Le premier réflexe a été de se dire: «Il doit avoir un gros problème, il doit être totalement stérile.» J’ai senti plein de compassion et de craintes. Alors j’ai expliqué qu’a priori, je pourrais avoir des enfants et que ça me prendrait peut-être un peu plus de temps que la moyenne. J’ai donc senti énormément de curiosité. Par exemple, quand j’ai appris que l’homme pouvait être biologiquement impliqué dans des fausses couches, ça ouvrait toute une réflexion. On est globalement des incultes au sujet de la fertilité masculine.
En plus de ce travail de mise en lumière, vous évoquez aussi votre expérience personnelle. Il y a une forme de courage, d’autant plus quand on est une personnalité publique.
– Il y a un petit courage, parce qu’on pourrait effectivement ne me voir plus qu’à travers cela. Des gens pourront toujours se dire que je suis stérile, sans rien y comprendre. Je prends un petit risque, mais un risque mesuré. Et je me rends compte que ça libère aussi la parole. Des gens me racontent leurs expériences. L’autre jour, un mec haut placé au sein du DFAE m’a parlé de son parcours de fécondation in vitro et de masturbation dans des éprouvettes. C’est le genre d’échanges que provoque ce livre et c’est plutôt marrant.
L’un des grands apports de cette enquête, c’est aussi d’alléger la responsabilité de la femme dans les cas où ça ne marche pas.
– Oui, et ça ne l’allège pas dans le vide. Ça explique à l’homme comment faire pour pouvoir être à la hauteur de ça. Et puis ça rééquilibre aussi la question de l’âge. C’est important de rappeler que l’élément clé, c’est l’âge du couple et non pas uniquement l’âge de la femme. Une femme plus âgée que la moyenne aura plus de facilité à avoir des enfants avec un homme plus jeune que la moyenne.
Dans tout ce que vous avez pu apprendre au cours de ce travail, qu’est-ce qui vous a le plus interpelé?
– Des chercheurs ont disséqué des testicules d’hommes qui avaient donné leur corps à la science. Résultat? Des microplastiques ont été découverts dans 100% des cas. Même cette zone qui est censée être la plus protégée du corps est contaminée. Ça m’a frappé…
Il y a quelques années, on disait aux garçons de ne pas garder leur natel dans la poche à cause des ondes. Ça pouvait passer pour une légende urbaine. Avec le recul, comment voyez-vous ce genre de conseils?
– À moins qu’il produise de la chaleur, on ne connaît pas vraiment les effets d’un téléphone mobile sur la fertilité. Face à un spermogramme en dessous, l’énorme liste de conseils va dépendre du médecin qui les donne. Ce dernier y intègre parfois aussi ses propres croyances. En revanche, il y a des facteurs dont on est sûrs. Par exemple: poser l’ordinateur portable au-dessus des testicules, les bains chauds, le cannabis, la cigarette, l’obésité. Pour l’alcool par contre, il n’y a pas de certitude.
Depuis que vous avez mené cette enquête, qu’avez-vous changé dans votre quotidien?
– Je suis dans un parcours où j’ai envie d’avoir un enfant, donc j’ai adapté ma vie en fonction de ça. Par exemple, j’ai arrêté de prendre le médicament qui ralentit la chute de mes cheveux, car il a une influence démontrée sur la fertilité. Je fais attention au sommeil et au stress, ainsi qu’à la chaleur à proximité de moments où avec ma compagne on pourrait essayer d’avoir un enfant.
Donc plus de sièges chauffants dans la voiture…
– C’est ça! Et je vais aussi éviter d’être assis toute la journée les jambes croisées avec un jeans moulant.
Il y a beaucoup de métaphores amusantes dans ce livre. Si vous deviez en trouver une pour imager votre démarche, laquelle ce serait?
– (Il réfléchit). Je pourrais me voir en Napoléon Bonaparte, dont je suis d’ailleurs un descendant. Il y a quelque chose d’un peu guerrier dans ce livre, parce qu’il faut casser le tabou, faire la guerre aux idées reçues, aux fausses informations, à la dimension commerciale. Plein de gens ont envie de vendre plein de trucs sur la fertilité tout le temps. Donc il y a eu des batailles à mener pour arriver à une forme de vérité.
La fertilité est en baisse, notre quotidien est pollué jusqu’au fond du scrotum… Faut-il s’inquiéter pour l’avenir de l’humanité?
– Pour mille raisons, je suis inquiet pour l’avenir de l’humanité. Mais je pense que la fertilité, c’est comme le canari dans la mine: un signal d’alerte. Il faut globalement s’inquiéter de plein de choses, la pollution en fait partie. Préoccupons-nous aussi de la science qui se consacre à la fertilité. En Suisse, les études faites sur les recrues militaires sont une grande opportunité. J’ai cru entendre que ça pouvait être menacé de coupes budgétaires. Ce serait vraiment trop bête.
Jonas Schneiter, «Les 20 questions sur la fertilité masculine que (presque) personne n’ose poser», éditions Favre, 24 francs.
Que faire en cas de spermogramme en dessous de la norme? Jonas Schneiter livre trois conseils. En premier lieu, pas de panique. «Ce n’est pas une maladie grave, ni irréversible. Il faut dédramatiser et se déculpabiliser.» Deuxièmement: «Se renseigner sur ce qui compte vraiment pour la fertilité. Ce qui peut être amélioré ou changé dans le quotidien.» Et enfin, être conscient que ce n’est qu’une photo prise à un moment donné. «C’est évolutif, il faudra donc en faire plusieurs dans d’autres contextes pour savoir ce qu’il se passe. Et ça, ce n’est pas forcément très connu. Beaucoup trop de médecins ne se basent que sur un seul spermogramme.»
