Plans «cul» dans les salles: quand le cinéma s’empare de la sexualité

Cette année, le VIFFF se focalisera notamment sur le lien entre sexualité et cinéma. Arrêt sur image avec ici un extrait du film «Shortbus». Réalisé en 2006, le long-métrage de John Cameron Mitchell figure parmi cette sélection.  | DR

Vevey
Comment le désir, les tabous et les rapports de genre nourrissent-ils le rire? C’est le point névralgique de la 11e édition du Vevey International Funny Film Festival, qui aura lieu du 22 au 26 octobre.

«American Pie» et «L’Aventura» au sein d’une même programmation. Au Vevey International Funny Film Festival (VIFFF), films iconiques et productions actuelles – en l’occurrence le dernier long-métrage de Sophie Letourneur – se côtoient, car ils partagent une même envie, celle de faire rire.
Invitée d’honneur cette année, la réalisatrice française (voir encadré) se démarque du paysage cinématographique contemporain par un «ton» et une «voix unique dans la comédie indépendante», souligne le co-directeur du festival Loïs de Goumoëns. «En mêlant cinéma du réel et fiction, elle propose une approche différente de ce genre.»
Il y en aura donc pour tous les rires et toutes les pudeurs, allant de scènes de sexe non-simulées («Shortbus») à la comédie d’adolescents («Sex Academy»). «La comédie permet de traiter des questions de mœurs et de tabous dans nos sociétés, poursuit Loïs de Goumoëns. Les productions cinématographiques montrent souvent une représentation du corps et de la sexualité par le prisme de la honte. Or, la comédie explore ces enjeux sociaux avec humour pour mieux les aborder.»

Décentrer notre regard
En plus des productions nord-américaines, suisses, belges et françaises, le VIFFF poursuit sa volonté de programmer des longs-métrages qui sortent de nos perspectives occidentales. À l’image de «The Fisherman», film ghanéen en section «VIFFF Explore», ou de la production hongkongaise «Viva Erotica» à l’affiche cette année dans le focus «Sex & Comedy».
«Par rapport aux films américains et leur représentation pudique du corps par exemple, les comédies asiatiques présentent souvent une image davantage décomplexée et grotesque, détaille le co-directeur artistique. Le prisme du rire permet de nourrir un plaisir cinéphile, mais aussi une démarche autoréflexive sur nos propres représentations.»
Tabou à certains égards, le sexe peut demeurer un sujet sensible. Alors pour prévenir le public, le festival a rédigé des descriptifs très clairs quant aux propos et contenus des différents films. «Si des films peuvent heurter certaines sensibilités, il est surtout essentiel de s’emparer de cette question et d’en rire, plutôt que de la fuir.»

Films au cœur de la ville
Si le VIFFF reconduit son cinéma open-air gratuit sur la place du Marché, afin d’offrir du cinéma au plus grand nombre, la Salle del Castillo se transforme, le temps de la manifestation, en centre névralgique du festival. Un espace dévolu aux ateliers et aux soirées.
Entre les salles de cinéma, la Grenette et le Théâtre Le Reflet, l’ajout de ce bâtiment historique parfait la centralisation du festival de cinéma. «Notre objectif serait bien sûr de pérenniser cette présence dans ce bâtiment historique, conclut Loïs de Goumoëns. Nous sommes partisans du local et du central!»


Plus d’infos: www.vifff.ch

Défrichage thématique du VIFFF

Durant cinq jours, le festival accueillera 90 projections, 46 longs-métrages, 20 courts-métrages, avec un panel dévolu à la sexualité dans les comédies. Voici quelques idées de films, afin de vous guider dans cette riche programmation.

Le plus audacieux: «Animal Totem». Une fable poétique et absurde, à la fois intime et politique, qui nous invite à marcher au rythme d’un héros en quête de sens. Réalisé par Benoît Delépine, il sera projeté en première suisse lors du festival, en présence du réalisateur.

Le plus belge: «Vitrival». Une enquête policière à l’humour désarmant et à la tendresse rare. Dévoilé en première romande en présence des réalisateurs Noëlle Bastin et Baptiste Bogaert.

Le plus cochon: «Folichonneries». Premier long-métrage du réalisateur canadien Eric K. Boulianne, ce dernier s’intéresse à Julie et François, en couple depuis quinze ans, et qui s’aiment encore. Mais la routine et la parentalité les poussent à rêver d’aventures et à tenter le couple ouvert.

Le plus nihiliste: «Be Boris». Alors que Boris n’a plus de travail fixe et se retrouve sans domicile, son ami d’enfance décide de le filmer dans son quotidien. Un portrait tragi-comique sur les efforts nécessaires pour vivre sans rien faire. Dévoilé en présence de l’équipe du film en première mondiale.

La «comédie du réel» de Sophie Letourneur

Le fil rouge thématique – sexe et comédie – trouve un écho particulier dans la filmographie de l’invitée d’honneur, Sophie Letourneur. Ses œuvres révèlent une comédie du réel à la fois intime, libre et burlesque. Entretien.

Quelle est la place de la sexualité dans vos derniers longs-métrages «Voyages en Italie» (2023) et «L’Aventura» (2025)?
- Si «Voyages en Italie» suit un couple parti en vacances sans enfants, dans l’espoir de retrouver un espace érotique et sexuel, «L’Aventura» plonge dans l’ambiance de vacances familiales, où la sexualité est impossible parce que tout le monde dort dans le même espace. Ces deux films dialoguent et questionnent la place de la sexualité et du désir dans la conjugalité et la famille. Un vaste sujet, si dense et si complexe, où chacun tente de trouver sa réponse.

Si cette dimension apparaît dans votre filmographie à partir de votre film «Énorme» (2019), quel est votre intérêt à associer humour et sexualité?
- Aborder cette dimension humaine avec légèreté devrait être plus fréquent, car le sexe est trop souvent associé à la honte, ce qui fait beaucoup plus de dégâts qu’on ne le pense. Or, c’est un acte qui peut être un acte gai, sain et beau. La comédie permet d’aborder la sexualité, sans la dramatiser ni la sacraliser. Rire de ces pulsions humaines, cela permet de nous déculpabiliser.

En tant que figure singulière de la comédie française, que dévoile votre regard décalé sur la sexualité?
- En tant que femme hétérosexuelle, je n’ai pas le même rapport à la sexualité et sa représentation filmique. Mes films sont très intimes dans ce que je raconte et ce que je mets en scène. Avec un point de vue féminin, la comédie s’exprime ailleurs. Dans mes deux derniers longs-métrages, le personnage masculin est ma muse. L’humour provient de mon incompréhension, car l’homme est une énigme totale, et souvent très opaque!

Quelle est la source d’inspiration de votre approche mêlant esthétique documentaire et fiction?
- Toutes mes idées, je les pioche dans des scènes a priori banales, mais qui révèlent des enjeux complexes. Dans «Voyages en Italie», le contexte est dramatique: un couple qui bat de l’aile tente de relancer la flamme lors d’un séjour de la dernière chance. Cette volonté de romantisme à tout prix, c’est à la fois comique et attendrissant. Ce sont des sujets qui me bouleversent, mais je prends le parti de les raconter par le prisme de la légèreté.

Plus d’infos: En plus de ses longs-métrages, Sophie Letourneur sera présente pour une masterclass «La comédie du réel», samedi 25 octobre. Entrée gratuite, réservation obligatoire.

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