Pour leur faire dompter l’or bleu, il faut d’abord passer à la caisse

Le Canton de Vaud le reconnaît lui-même: l’enseignement de la natation n’est pas garanti faute d’infrastructures suffisantes.  | C. Brun – 24heures  

Cours de natation
Durant leur scolarité, 13% des jeunes sont privés de piscine. La faute principalement à un manque de bassins couverts.

L’an dernier, 52 personnes sont mortes noyées en Suisse, dont deux enfants. Malgré les nombreux lacs et les kilomètres de rivières qui découpent notre pays, la population n’est pas forcément préparée à faire face aux dangers de l’eau. «La natation n’est pas enseignée sur tout le territoire», relevait la Société Suisse de Sauvetage (SSS) dans une vaste étude publiée il y a un an. Et de préciser que «13% des jeunes de 13 à 15 ans n’ont bénéficié d’aucun cours de natation pendant leur scolarité».

Les heures de piscine à l’école, ça ne va donc pas de soi. Et dans notre région, bon nombre d’élèves ne trempent que peu, voire pas du tout, leurs orteils dans un bassin au cours de leur cursus. La faute principalement à un manque d’infrastructures. «C’est complet partout», résume Marc-Olivier Narbel, qui préside l’association scolaire réunissant les Communes de Villeneuve, Roche, Rennaz, Chessel et Noville. Jusqu’à peu, les plus jeunes classes de ces villages pouvaient se rendre à la piscine de Vouvry pour barboter. «Ça s’est arrêté l’année dernière, par manque de place», indique le municipal de Chessel.

Collectivités publiques frileuses

Face à des besoins avérés, plusieurs projets de bassins ont été ébauchés dans la plaine du Rhône. À commencer par celui d’une piscine olympique à Aigle. Cette infrastructure couverte était envisagée dans le quartier de la Planchette. Piloté par Chablais Région, le projet estimé à près de 25 millions de francs a finalement été abandonné début 2024, faute de moyens. «Sur les 28 Communes de l’association, nous n’étions que trois à vouloir nous impliquer», dit Fabrice Cottier, municipal aiglon chargé des bâtiments et des sports. 

Car outre l’effort financier que représente la création d’un bassin, il y a aussi – et surtout – la question de son entretien. À Villeneuve, un projet de piscine couverte a été envisagé au bord du lac, à proximité de l’actuel bassin extérieur. «Si le coût de construction avoisine 8 millions, celui de l’entretien se monterait à 300’000 francs par année», articule Marc-Olivier Narbel. Des charges qui peuvent effrayer les collectivités, encore plus à l’heure où les problèmes budgétaires du Canton pourraient éclabousser les Communes.  

«Pas la priorité»

«Actuellement, il y a des priorités plus importantes que de construire de nouvelles piscines, poursuit l’édile. La natation, c’est important, mais l’urgence est de construire de vraies salles de classes – plutôt que des containers – et d’assurer les transports scolaires. Pour de nombreux parents, ces problématiques sont plus importantes que le fait d’apprendre à nager.»

Une hiérarchisation des besoins qu’il dit d’ailleurs avoir ressentie, alors que l’association scolaire qu’il préside vient de tester un «camion-piscine», bassin ambulant installé à Villeneuve pour un mois, afin que les élèves puissent profiter de cours de natation (voir édition 220, 17.09.25). Un dispositif à 6’000 francs par semaine, hors TVA, installation, nettoyage et personnel. «Nous avons récolté passablement d’avis négatifs, les gens nous rappelant que l’on manque de salles de classes.» 

Des leçons en eau libre?

«Je pense que dans notre région, c’est compliqué, poursuit-il. Si on explique à la population qu’il faut augmenter les impôts pour construire des piscines, on va nous répondre qu’il y a le lac juste à côté. En pleine montagne, les réflexions sont sans doute différentes.»

Davantage tirer parti du lac ou des gouilles: c’est justement ce que suggère la Société Suisse de Sauvetage. «Le manque d’infrastructures est un problème qui concerne tout le pays, note son porte-parole Christoph Merki. Il est important qu’il y ait davantage de piscines couvertes, mais il y a des obstacles et on peut le comprendre.» 

Alors selon lui, pourquoi ne pas enseigner les bases en eau libre durant les beaux jours? «Cela demande du personnel et de l’organisation pour les écoles, admet-il. Et peut-être que les enseignants ont peur d’aller au lac avec une classe.» 

La piste du public-privé

Dans le Chablais vaudois, l’espoir de voir émerger une nouvelle piscine est encore d’actualité. La Commune d’Aigle s’est en effet associée avec un propriétaire foncier et un exploitant – le groupe de fitness Harmony – afin de construire une piscine couverte de 25 m doublée d’une salle de sport. 

Prévu sur une parcelle d’Yvorne, le complexe serait annuellement subventionné à hauteur de 750’000 francs par la Ville, en échange d’une mise à disposition de lignes d’eau et du bassin d’apprentissage pour les élèves aiglons. À l’heure actuelle, ces derniers ne peuvent profiter que de la piscine extérieure durant les beaux jours, et ce «uniquement sur volonté de certains enseignants», rappelle la Municipalité. 

Un siècle de progrès

Si chaque noyade est encore une noyade de trop, une comparaison permet aussi de mettre en lumière les progrès réalisés au cours du dernier siècle écoulé. Actuellement, le nombre d’accidents mortels en Suisse se monte en moyenne à une cinquantaine de cas par année, pour 9 millions d’habitants. En 1933, alors que le pays ne comptait «que» 4 millions d’habitants, ce ne sont pas moins de 211 noyades qui étaient enregistrées.

Un enseignement obligatoire impossible à honorer

Apprendre à nager est-il obligatoire à l’école? Dans une réponse à une interpellation datant de 2018, le Conseil d’État vaudois rappelait que «la seule référence explicite à l’enseignement de la natation figure dans le Plan d’études romand (PER)», dans lequel «des attentes fondamentales sont indiquées pour la période de 1P à 8P». Au terme de la 4P, les élèves doivent ainsi être capables de «s’immerger plusieurs fois de suite en expirant sous l’eau», ainsi que de «flotter et glisser sur le ventre et le dos». En fin de 8P, ils doivent pouvoir effectuer une traversée de bassin en eau profonde. «Ce plan d’études est contraignant, mais dans le canton il n’est actuellement pas possible d’atteindre les objectifs fixés par manque de piscines couvertes», concluait l’Exécutif.

Les élèves du Cercle de Corsier mal lotis

Sur la Riviera également, les élèves n’ont pas un accès égal à une piscine. Si ceux de Montreux, Blonay-Saint-Légier et La Tour-de-Peilz sont plutôt bien servis, ceux de Vevey profitent chaque année de deux périodes hebdomadaires durant six semaines au bassin couvert de Corseaux-Plage. Les enfants du Cercle de Corsier ne disposent quant à eux que de quelques heures d’accès à cette même piscine, mais uniquement dans le bassin en plein air.

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