
À l’usine de méthanisation de Villeneuve, Jonathan Lambert trie à la main ce qui n’a rien à faire parmi les déchets organiques. Sur cette image, un monticule d’environ 80kg est extrait du dernier arrivage. Un «travail ingrat, mais hautement stratégique», selon la direction du site. | R. Brousoz
«Essayez, vous verrez comme c’est chaud.» Allez, on se lance. Et voilà notre main qui s’enfonce de quelques centimètres dans l’immense tas de compost. Plus elle progresse, plus la température augmente. «Là, ça doit avoisiner les 50 degrés: c’est que les bactéries travaillent encore», explique Guillaume Revaz, responsable d’exploitation de l’usine de méthanisation Satom, à Villeneuve. Fraîchement produit, cet or brun au parfum de sous-bois partira bientôt dans les champs et jardins potagers de la région.
Cinq semaines. C’est le temps qu’il aura fallu pour fabriquer cette matière riche en nutriments. Riche, mais un peu polluée. Car en y regardant de plus près, on aperçoit çà et là quelques micro-débris de plastique ou de métal. «Ah, ça, c’est une lutte de tous les instants», soupire Guillaume Revaz. «Nos efforts nous permettent toutefois d’être en dessous du taux limite fixé par la loi, qui est très stricte», explique son collègue Julien Dovat, ingénieur d’exploitation.
La règle? Pour l’agriculture biologique, chaque litre de compost qui sort d’ici ne doit pas comporter plus de 0.2 gramme de plastique. Pour ce qui est de la présence d’aluminium, de métal ou de verre, la limite est fixée à 1,8 gramme par litre. «Une entreprise externe est chargée de contrôler trimestriellement le respect de ces normes», précise le responsable du site.
Déchets de cuisines fouillés à la main
La chasse aux «misères», comme on les appelle ici, commence à l’entrée de l’usine, dans une halle édifiée en 2022 et spécialement dédiée au tri manuel. Pour l’heure, il n’existe aucune machine capable de réaliser cette tâche en début de processus. Sous son casque de chantier, Jonathan Lambert garde le sourire. «Le plus pénible, c’est la chaleur et les mouches.» Équipé de gants et de bottes, l’ouvrier trie chaque jour des dizaines de bacs de 180 litres que lui ramènent les camions au terme de leurs tournées de porte-à-porte. Sa mission: traquer tout ce qui ne ressemble pas à des épluchures de légumes, pelures de fruits, coquilles d’œufs ou autres restes organiques.
Jonathan nous montre ce qu’il a patiemment extrait du dernier arrivage: un monticule de détritus, principalement du plastique. Selon lui, il y en a au moins pour 80 kilos. «Regardez, on trouve de tout, des sacs poubelle taxés aux opercules de médicaments, en passant par les barquettes de viande et les Pampers.» Un travail ingrat, mais hautement stratégique puisqu’en 2023, ce tri initial a permis d’évacuer 217 tonnes de substances indésirables, soit près de 10% des matières collectées à travers cette filière qui dessert tant des communes du Chablais que de la Riviera.
«Nous remarquons qu’il y a moins d’indésirables dans la filière GastroVert, car cette dernière, accessible via une carte magnétique délivrée aux citoyens, est plus contrôlée», relève Guillaume Revaz. Chargé de vider et de laver les fameux conteneurs bruns qui proviennent d’une quarantaine de communes, Wilson Correia a tout de même fort à faire lorsqu’il vide chacun des 450 bacs quotidiens. Armé d’un long croc, il doit aussi attraper tout ce qui ne peut pas être méthanisé. Le reste passera encore par une machine filtrante.
Emballages et autocollants, le cauchemar
Si, techniquement, Satom s’efforce de tout mettre en place pour limiter au maximum l’entrée de ces matériaux étrangers dans le processus, un travail de sensibilisation reste encore à faire auprès du public. «La population doit prendre conscience que le plastique ou d’autres détritus qui ne se méthanisent pas n’ont rien à faire dans les déchets verts et les restes alimentaires», souligne Guillaume Revaz, qui rappelle que seuls les sacs compostables y sont admis.
Pour le gérant du site villeneuvois, la grande distribution a aussi sa part d’efforts à fournir. Les légumes bio emballés? Un «fléau» selon lui. Tout comme les petits autocollants que l’on trouve sur certains fruits ou légumes. «Idéalement, il faudrait les retirer avant de mettre ses épluchures au compost, car c’est typiquement ce que nous ne parvenons pas à stopper. Et qui va malheureusement se retrouver dans les champs ou les jardins.» Un geste qui ne prend que deux secondes, et qui dispensera la nature de les décomposer durant des siècles.

Les matériaux arrivent à Villeneuve. Sur une année, cela représente environ 22’000 tonnes de déchets verts et 8’000 tonnes de déchets alimentaires. Ils sont pesés, nettoyés, puis broyés. «Leur taille doit se situer entre 0 et 10 cm, afin de les rendre plus accessibles aux bactéries, explique l’ingénieur d’exploitation Julien Dovat, qui compare cette première étape à la mastication. C’est finalement très proche du système digestif d’un herbivore.»

C’est dans ce cylindre de 35 mètres de long et d’une capacité de 1’400 mètres cubes que la matière va séjourner pendant 15 jours à une température de 54 degrés. Une sorte d’estomac géant. «Le processus est anaérobie, c’est-à-dire sans oxygène. La dégradation du sucre, des graisses et des protéines par les bactéries produit du biogaz.» Ce dernier se compose de 60% de méthane et 40% de CO2.

Le biogaz est acheminé pour servir de carburant à l’immense moteur dit de «cogénération». La chaleur produite permet de maintenir la température du digesteur, mais aussi d’alimenter le chauffage à distance exploité par le Groupe E. Servant aussi de génératrice, il permet d’alimenter annuellement en électricité l’équivalent de 1’400 ménages.

Visible de la route et du train, cette grosse boule blanche est un gazomètre. «C’est dans la partie supérieure que nous stockons le biogaz, explique Guillaume Revaz. Au-dessous se trouve la partie qui contient le digestat liquide.» Il s’agit de la matière liquide qui ressort du digesteur au bout de deux semaines. «Elle est utilisée comme fertilisant par les agriculteurs de la région, qui viennent la chercher directement ici.»

La matière solide issue du digesteur est quant à elle compostée avant d’être tamisée et stockée. Chaque année, quelque 20’000 mètres cubes de compost sont ainsi obtenus. Ce dernier est vendu aux paysagistes, aux Communes, ainsi qu’aux particuliers.
