
Lea Megali – Francs Paysans à la main – et Aurélien Roger entourent l’agriculteur blonaysan Willy Bühlmann, convaincu par la démarche. Sur son site internet, l’association propose une carte qui recense les producteurs acceptant la nouvelle monnaie. | R. Brousoz
Il y a le «Léman» qui peine toujours à convaincre. Le «Farinet», lancé en 2017 en Valais, aura tenu deux ans et demi. Quant à l’«Épi», il s’est fané en 2021 après trois ans d’existence dans le Gros-de-Vaud. On ne va pas se mentir: les monnaies locales ont la vie dure et courte en Suisse romande. Mais pas de quoi décourager l’équipe du «Franc Paysan».
Conçue sur la Riviera, la dernière-née des devises alternatives a officiellement été lancée le 10 septembre au marché paysan Bühlmann à Blonay. Depuis ce jour, les billets violets (1.-), bleus (5.-), verts (20.-) et orange (50.-) se font une place dans les portemonnaies de la région, et au-delà. «Nous en avons fait imprimer l’équivalent de 50’000 francs», articule Aurélien Roger, président de l’association qui chapeaute le Franc Paysan. «Et ça commence à tourner, car on m’a déjà payé quatre fois avec», se réjouit Lea Megali. Secrétaire du comité, la biologiste est aussi éleveuse de moutons aux Monts-de-Corsier.
Favoriser les circuits courts et soutenir les producteurs locaux, tels sont donc les objectifs de ces nouvelles coupures, dont l’idée a germé il y a quelques années dans l’esprit d’Aurélien Roger. «Les magasins à la ferme ont eu beaucoup de succès durant la pandémie, mais ils se sont cassés la figure lors du retour à la normale, constate l’écologue installé à Clarens. Aujourd’hui, leur situation est sans doute moins bonne qu’avant le Covid». Il n’en fallait pas plus pour qu’il se décide à passer à l’action, entouré d’un comité de huit personnes.
Déjà une quinzaine de producteurs
«En Suisse, on estime qu’environ 6% du budget des ménages est alloué à l’alimentation, poursuit Lea Megali. Autant que cet argent aille directement aux producteurs plutôt qu’aux grandes surfaces!» Et justement: trois semaines après son lancement, ils sont déjà 17 agriculteurs, éleveurs, maraîchers ou viticulteurs à accepter le Franc Paysan. Si pour l’heure, la plupart d’entre eux œuvrent sur la Riviera, certains sont situés à Aigle, Château-d’Œx, Palézieux, et même sur La Côte. «L’idée serait d’être actifs dans toute la Romandie», ambitionnent les deux trentenaires.
Un pouvoir d’achat augmenté
Mais alors, pas effrayés par le funeste destin des «Épis» et autres «Farinets»? «Qu’une monnaie locale finisse par s’essouffler, cela me semble normal, répond Aurélien Roger. Et pourquoi? Parce qu’il n’y a souvent qu’un aspect éthique, sans véritables avantages.» Le Franc Paysan, lui, est différent. Car il est conçu pour être également attractif. Selon ses créateurs, il permettrait d’augmenter le pouvoir d’achat de ses usagers d’environ 20%.
Voyez plutôt: «Si un patron d’entreprise fait un bon semestre et décide de récompenser ses collaborateurs, il peut le faire en leur offrant une prime en Francs Paysans, expose Aurélien Roger. Cela ne lui demande aucun effort financier, car jusqu’à 500 francs par année, cette prestation salariale accessoire est exempte de charges sociales.» Autrement dit, l’employeur ne sera pas taxé au moment de l’offrir, tout comme ses employés ne seront pas taxés en la recevant.
Des entreprises et des Communes à convaincre
Un mécanisme semblable aux fameux chèques Reka, et qui repose donc sur la participation des entreprises. «Ce sera notre plus gros défi: nous faire connaître, et pas seulement des acteurs de l’économie agricole.» Les collectivités publiques désireuses de soutenir leurs producteurs locaux sont aussi invitées à devenir des partenaires de la nouvelle monnaie romande. Exemple: si vous voulez acquérir 100 Francs Paysans, vous payez 80 francs et votre Commune débourse 20 francs.
La jeune association en est certaine, le secteur agricole est celui où il y a le plus de choses à faire en faveur de la transition écologique. Et par cette plus-value financière qu’elle offre, la nouvelle monnaie peut y contribuer. «Les consommateurs ne prennent plus le temps d’aller à la rencontre des producteurs. Mais si on touche à leur portemonnaie, peut-être que ça peut les sensibiliser», conclut Lea Megali.
